Rose-Marie Pagnard

Rose-Marie Pagnard vit dans le Jura suisse. Son écriture précise et virtuose est au service d’un monde réel qui pourtant glisse sans cesse vers l‘étrange et l’onirique. Plus malicieuse que celle de Marie Ndiaye, elle cousine pourtant avec elle par son étrangeté et sa précision. Ses grands thèmes, l’amour avant tout, la folie, la création. Ses romans racontent la vie ordinaire, rendue étrange et invérifiable par l’irruption de hasards catastrophiques ou féeriques, par la mise à néant de certitudes sur la folie, sur le don de l’imagination. Claude Stadelmann a réalisé en 2015 un magifique documentaire sur son oeuvre et celle de son mari, le plasticien et scénograhe René Myrha, le film s'appelle Des ailes et des ombres.

 

Rose-Marie Pagnard a notamment écrit:

 

La Période Fernandez, roman, 1988, Actes Sud (à propos de Borgès). Prix Dentan.

Dans la forêt la mort s’amuse, roman, 1999, Actes Sud. Prix Schiller.

Janice Winter, roman, 2003, aux éditions du Rocher. Points Seuil, 2003

Le Conservatoire d’amour, roman, 2008, éditions du Rocher

Le Motif du rameau, roman, Zoé, 2010

J'aime ce qui vacille, 2013, roman, Prix suisse de littérature

Jours merveilleux au bord de l'ombre, roman, 2016

 

Un texte de Doris Jakubec sur l'œuvre de Rose-Marie Pagnard:

 

 L’œuvre romanesque de Rose-Marie Pagnard se construit sur trois thèmes qui s’enchevêtrent.

Le premier, central, est celui de la constellation familiale, avec des interactions compliquées entre les parents et les enfants, ou entre les membres de la fratrie, avec des variations à chaque génération, mais sur un fond de ressemblance et de solitude ;  le jardin, les arbres, les fleurs, les oiseaux et le vent jouent leur partition dans la vie familiale, avec en arrière-plan, comme dans un tableau, une forêt ou sa lisière, des nuages et le soleil, le ciel avec ou sans couleurs, la mer qui contient tout ; les objets prennent part à l’action, amicaux ou hostiles, tristes ou  abandonnés, car ils savent mieux que les grandes personnes et tiennent compagnie aux enfants pour le meilleur ou pour le pire. La fenêtre est un lieu de passage où les enfants guettent la vie, pour partir et revenir, pour essayer ou refuser de grandir, pour voir tout simplement, ou chercher à comprendre ;  c’est de là presque toujours que, silencieux, ils appellent à l’aide.

Le deuxième est celui de l’art, le grand vecteur de l’ailleurs, qui travaille les relations familiales : la musique, la peinture, la littérature occupent les mains, les cœurs, les têtes, exigent des efforts, créent une manière de vivre en métamorphosant constamment le réel, le densifiant, l’intensifiant, le menant perdre aussi. Prend corps ainsi une sorte de hiérarchie : Klare, la fille d’un grand musicien, par ailleurs toujours absent, est jugée«sans aucun don», dans le roman qui s’intitule Dans la forêt la mort s’amuse; elle est par là comme condamnée à vivre audacieusement pour échapper à la sentence, ou à fuir, ou à sombrer dans la maladie. C’est que chez les artistes, les extrêmes se touchent : le génie et la folie voisinent dangereusement.  Dans ses romans, la narratrice met sous les yeux de ses personnages le monde invisible et mystérieux qui les habite, commande leurs gestes, constitue leur mémoire, révèle leur vie cachée, celle qui est devant eux, inconnaissable. On dit science-fiction, mais chez Pagnard, ce serait plutôt lecture-fiction (comme dans La Période Fernandez) ou poésie-fiction (comme dans Les Objets de Cécile Brokerhof), musique-fiction (comme dans La Leçon de Judith ou Dans la forêt la mort s’amuse), peinture-fiction (comme dans Sans eux la vie serait un désert) ; elle agrandit le territoire  romanesque de livre en livre,  en mêlant les genres, les tons et les registres, en intégrant non seulement la poésie, mais le fantastique, l’onirique, le merveilleux, l’humour jusqu’au grinçant ou au dérisoire. Pour aider Klare à vivre,  le tailleur Félix Lévy, imagine toutes sortes de distractions, qui ont pour but non de fuir la réalité mais de l’affronter :

«Il a confectionné un gilet de printemps, le gilet-harpe, tout en rubans de soie vert tilleul tendus verticalement sur un fond de velours blond : une vraie musique sur toi, dit-il à la jeune fille quand elle l’essaie. Mais en réalité, il est bouleversé en voyant à quel point elle est devenue maigre.»  

Le troisième thème est celui des valeurs. Avec  l’imagination mise au service de la vie et les formes créatrices qui la jalonnent,  certaines d’entre elles sont porteuses de sens, et la plus belle d’entre elles est le don avec toutes les formes de la générosité et de la largesse, inscrites dans les choses recréées, dans les sentiments, les égards, l’amour sous toutes ses formes, l’amitié, l’estime ; c’est celle de Félix le tailleur à l’égard de Klare, la fille délaissée du maestro, enfant aussi inquiète que rebelle. La capacité de donner et de se donner s’ouvre sur la compréhension, qui peut devenir sans limites.

  La compréhension à son tour s’ouvre sur la consolation, seule remède à l’angoisse de vivre et vainement cherchée par le romancier suédois, Stig Dagerman, cette consolation qui brusquement illumine et passe par de multiples chemins, toujours à réinventer.

 En se tournant résolument vers l’expérience esthétique, la romancière creuse le mystère même de la création, jusque dans ses effets négatifs ou pervers ; elle interroge les «pannes», les passages à vide, les violences, les déséquilibres. Au chef d’orchestre qui se plaint que la musique l’ait abandonné, Félix le tailleur répond vertement : «Non, non et non, maestro, la musique n’abandonne personne, car elle n’appartient à personne !»

 

*

  Rose-Marie Pagnard compose ses romans plus qu’elle ne les construit : symphonie, fresque ou poème, tout à la fois, faisant appel à tous les sens, et ses descriptions ne sont pas sans rappeler celles de Monique Saint-Hélier, prompte elle aussi à marier l’abstrait et le concret et à laisser parler les yeux ou les mains. Elle passe très souplement de la première à la troisième personne, si bien que le lecteur découvre les personnages dans leur comportement social comme dans l’inconnu de leur être intérieur. Elle joue avec les temps qui sont toujours ceux de l’irruption du présent, plutôt que d’une progression ou d’une coordination temporelle ; la connaissance se fait par bribes, sauts, souvenirs ou anticipations, et celle de soi toujours dans «l’après-coup». Le roman où j’ai puisé tous mes exemples, Dans la forêt la mort s’amuse,  a une construction circulaire, la fin est dans son commencement. Le lecteur sait dès le premier chapitre que Klare va réussir à traverser son enfance et à triompher en quelque sorte de son père, tandis que le père, lui, est déjà couché «dans un lit trop grand, comme un enfant» :

« […]  je dis musique en riant pour moi seule, parce que je ressens tout, cette beauté, cette folie, ce vertige, tout ce qui dévore mon père : je suis pareille à lui, mais il ne le sait pas.»

 La romancière invite le lecteur non à s’identifier aux personnages qu’il regarde vivre, mais à revivre ses propres émotions, à découvrir quels sont ses espaces de respiration ou de légèreté, à retrouver le sens de ses expériences intérieures, cachées, enfouies et souvent déniées, comparables à des mots oubliés «auxquels un jour vous avez tourné le dos et qui finit par vous rattraper, vous pince les jambes jusqu’à ce que vous leviez enfin la tête et que votre bouche l’accueille, un merci, ou pardon, ou oui, ou bravo…».

Le décalage des noms propres – Klare ou Janice, comment  prononcer ces prénoms et d’où viennent-ils ? et Sunne, le bibliothécaire manchot qui «plante des livres dans la forêt», et  M. Winter qui a épousé Mme Sommer ? -, l’excentricité de certains métiers ou fonctions entre maîtres et serviteurs, les disparates des lieux et des données, l’emploi des langues étrangères préservent la part mystérieuse et irrationnelle des personnages et laissent souvent le lecteur rêveur. C’est par la précision des détails, l’emploi du mot propre, voire rare – ainsi cet amélanchier, arbuste nordique aux baies rouges planté sous la fenêtre de Klare comme un compagnon de classe -, la justesse des évocations, le flux poétique qui constamment anime la phrase et le parlé que la réalité  vit,  ouverte au merveilleux comme dans les contes, baroque dans ses tensions et son intensité.

Les romans et nouvelles de Rose-Marie Pagnard, avec le rôle primordial accordé à l’enfance et à l’art qui la révèle, se situent entre les œuvres de Catherine Colomb par la multiplicité des registres et la qualité du regard et celles de René-Louis des Forêts par la capacité de dire l’intrication de la détresse et du rire. 

 

Doris Jakubec 

titres de cet auteur aux éditions ZOE