I. LE CHANT DES OISEAUX

En me réveillant assis sur la froide prairie je voyais que la familière maison avait été remplacée par un cabanon que j’aurais été incapable de construire et qu’aucun être humain n’aurait pu ériger en croyant qu’il abriterait un de ses frères vivants ; et me souvenant que deux soleils avaient tourné de plus en plus vite dans ma tête et que j’avais été précipité dans un abîme, je regardais le miroir qui avec lenteur se redressait à l’entrée du cabanon ; et prosterné devant le miroir pour le supplier de me renvoyer là-haut d’où j’étais tombé, je devinais une ombre qui passait derrière moi. Et me retournant vers le ciel dénué de pitié et de cruauté j’entendais finir d’un coup les chants de colère et les chants de joie des oiseaux ; et pour ne pas mourir écrasé par le silence de ce ciel j’allais vers la souche du pommier au-dessus de laquelle stagnait le coeur d’un ancien souvenir de rougegorge ; et ce n’était pas le coeur du souvenir d’avoir moi-même vu un rouge-gorge voleter sur les têtues orties, mais le coeur d’un souvenir qui naguère vivait dans l’esprit d’un rouge-gorge et que ce rouge-gorge effrayé par le reflet d’un nuage carré dans une mare n’avait pu empêcher de glisser hors de son esprit ; et je pensais que le rouge-gorge avait peut-être libéré ce souvenir pour lui interdire de continuer à souffrir en lui et ainsi s’alléger du

poids de sa souffrance. Et déjà je ne voyais plus le coeur du souvenir et je commençais à percevoir son corps qui avait la forme d’une mince main de pierre marbrée de chair ; et je sentais que ce n’était pas pour donner la liberté à un souvenir ni pour en faire miroiter la vision que le rouge-gorge avait ouvert une fenêtre de son esprit ; et je pensais que le rouge-gorge avait ordonné à son essentiel souvenir de s’enfuir dans l’air et de rester en suspension au-dessus de la souche du pommier pour incarner cette main de pierre et de chair guettant l’arrivée de celui qui la saisirait avec la conviction que cette main depuis toujours attendait de s’offrir à lui ; et dans l’immobilité de cette main il y avait un tremblement

avide et le bégaiement d’une imploration jaillie de la peur et empêchant de discerner si le souvenir portait en lui le malheur ou le bonheur. Allongés par l’envie de caresser l’incarnation de l’ancien souvenir d’un rouge-gorge, mes doigts se tendaient vers la main de pierre et de chair ; et voyant mes ongles croître et ressembler aux ongles des morts je pensais que si avec la plus infime douceur mes ongles griffaient la main en suspension au-dessus de la souche du pommier tous les chants d’oiseaux se réveilleraient ; et une branche du pommier depuis longtemps disparu appuyait soudain contre mon épaule pour m’interdire de toucher la main de pierre marbrée de chair ; et je sentais que si je bousculais cette invisible branche pour oser toucher l’incarnation de l’ancien souvenir d’un rouge-gorge, les chants hargneux et les chants pacifiques des oiseaux jamais plus ne retentiraient. Avec tristesse j’obéissais au louvoyant instinct qui de mes deux mains formait deux poings ; et ces deux poings me liaient à moi en tapant fort et me forçaient à reculer vers le miroir devant lequel encore une fois j’étais prosterné et humilié ; oui, j’étais humilié par l’instinct qui me retenait de casser le miroir et brisait la certitude qu’en éteignant la fausse lumière du miroir je ferais rechanter les oiseaux ; et je ne savais pas d’où était montée ou descendue cette certitude ni si au fond de moi s’était déjà endormi le désir que rechantent les oiseaux. Et la ligne séparant le ciel où les oiseaux chantaient du ciel où les oiseaux ne chantaient plus, elle passait au milieu d’une confuse forme ovale que je discernais dans le miroir ; et je pouvais encore me souvenir qu’un jour en marchant dans les collines j’avais senti que mes pieds usaient la terre et entendu sonner contre mon oreille les cris approbateurs de toute l’érosion ; et

je me souvenais que ce jour-là j’avais vu une tranchée ouvrir l’air entre les chants de colère et les chants de joie des oiseaux, et que cette tranchée alors s’était emplie de tous les chants morts et avait disparu. Et voyant la forme ovale se préciser dans le miroir j’appliquais mon front contre le verre afin de percevoir si l’ombre qui entourait l’ovale était constituée de cheveux ou de poils ; et l’ombre s’éclaircissait en se pailletant de scintillements dorés et je voyais en bas dans une cave la courbe rangée de lampes éclairant une estrade de planches pourries et de terre boueuse ; et un minuscule prédicateur sortait d’un trou de l’estrade et s’élevait debout sur une rondelle de métal poussée par un piston vers le haut d’un tube  transparent qui lui-même montait et dans lequel bouillonnait un mélange de sang et de vin.