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Depuis
que le silence
nest plus le père de la musique
Quand je pense à cette «dernière douane» dont
nous ne connaissons ni le lieu ni lheure et dont les coutumes et
tarifs me sont totalement inconnus, la curiosité lemporterait
presque sur la crainte. Sommes-nous vraiment venus au monde pour ce seul
parcours quun proverbe des nomades Baltouch résume laconiquement: «naître, errer, mourir, pourrir, être oublié»? La question reste ouverte. Je constate seulement que cette échéance,
lorsquelle se rappelle à moi, me stimule plus quelle
ne maccable. Elle minvite à ouvrir lil,
à dresser loreille, à froncer le nez comme un lapin,
à prendre au plus court, à ne rien perdre de la cambrure
des femmes, de lodeur du chèvrefeuille, du fumet dun
gigot ou du chant du loriot. Cet état si transitoire qui est le
nôtre me rend omnivore et attentif.
On a bien tort dévacuer la mort avec cette hygiène
craintive propre, depuis près dun siècle, à
lOccident. On a bien raison de linclure dans le quotidien
comme le font toutes les grandes cultures asiatiques et, particulièrement,
le bouddhisme. Les solides ont toujours une ombre qui, chez nous, manque
un peu au dessin. Quel plus grand tintamarre quun enterrement chinois,
et quoi de plus discret que nos «pompes funèbres»
avec leurs visages de beurre, leurs gants blancs, leurs limousines silencieuses? Ladmirable image de Hokusaï a ce mérite dapporter
au moins deux certitudes: une femme est morte; un lézard est
vivant.
juin 1992

Nicolas
Bouvier
Le Hibou et la baleine,
1993, pp. 28-29
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