parution novembre 2015
ISBN 978-2-88182-961-1
nb de pages 480
format du livre 140 x 210 mm

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Blaise Cendrars

Blaise Cendrars Raymone Duchâteau. 1937-1954

résumé

Près d’un siècle nous sépare à présent du jour où Blaise Cendrars (1887-1961), et la jeune comédienne Raymone Duchâteau (1896-1986), se sont rencontrés à Paris, le 26 octobre 1917. Blaise, en pleine déshérence depuis la perte son bras droit sur le front de Champagne, aussitôt foudroyé d’amour ; Raymone, quant à elle, lui refusant d’emblée et à jamais, ce qui, le lui eût-elle accordé, l’aurait peut-être détaché d’elle. Tous deux furent néanmoins unis quarante-trois années durant par un amour tout à la fois impossible et nécessaire – platonique, mystique, démoniaque, insondable – : ils forment assurément l’un des couples les plus extraordinaires de la littérature du XXe siècle.

            Voici réunies, pour la première fois, les lettres qu’ils ont échangées à diverses époques de leur vie. L’essentiel de leurs échanges épistolaires prend place dans les années quarante. Sous le coup de la Seconde Guerre venue réveiller le souvenir de la Première, l’engagé volontaire de 14-18 entreprend, réfugié dans la cuisine du 12, rue Clemenceau à Aix-en-Provence, la rédaction de trois des quatre volumes de ses « Mémoires » : le grand œuvre qui le ramènera sur le devant de la scène littéraire. Confidente des minutes de cette vie solitaire ponctuée de difficultés matérielles, Raymone reçoit quotidiennement des nouvelles à elle seule réservées.

       Exceptionnelle, du fait du lien capital qui unit ses deux protagonistes, cette correspondance l’est aussi par sa triple portée – l’Histoire, l’amour et l’écriture. Le lecteur s’y plongera comme on s’immerge dans une partition où le bruissement d’une destinée singulière se mêle à la rumeur du monde, et la petite musique de l’individu quotidien aux rhapsodies de la création, dont elle nous livre, sur le mode intime, quelques-unes des clés les plus subtiles.

 

Correspondance établie, annotée et présentée  par Myriam Boucharenc

biographie

Blaise Cendrars (1887-1961) est une figure majeure de la littérature francophone du XXe siècle. Poète, romancier, journaliste, il a parcouru le monde et l’a retranscrit en une langue puissante et novatrice. Son expérience en tant que soldat français lors de la Première Guerre mondiale, durant laquelle il perd sa main d’écriture, a nourri une grande partie de son œuvre. Il a également entretenu une correspondance avec de nombreuses figures intellectuelles et artistiques françaises de l’époque.

dans Le Monde

Cendrars et "Raymone bien-aimée"

"L'amour est masochiste", écrivait Blaise Cendrars dans Moravagine (Grasset. 1926). De cette maxime, on trouve d'éclatantes illustrations au fil des lettres échangées par l'écrivain (1887-1961) et Raymone Duchâteau, comédienne dont il est tombé amoureux dès leur rencontre en 1917. [...] Ce quatrième tome, publié par Zoé, de la correspondance Cendrars est à tous les égards passionnant. (Raphaëlle Leyris)

dans Le Journal du Jura

Cendrars, l’homme foudroyé d’amour

C’est à la comédienne Raymone Duchâteau que Blaise Cendrars a réservé ses lettres les plus émouvantes

« Leur correspondance publiée aujourd’hui, révèle un écrivain loin de sa légende. Un homme infiniment fragile, meurtri, casanier, touchant de prévenance pour Raymone. Et surtout un bourreau de travail. (…) A la fois intimes et quotidiennes, ces quelque 700 missives apportent un éclairage totalement différent des précédentes publications consacrées à la correspondance de Blaise Cendrars avec Henry Poulaille et Henry Miller. »

Catherine Favre

La Provence

« Blaise Cendrars, auteur de “La main coupée” et “L’homme foudroyé”, s’était retiré à Aix lors de la débâcle. Il y réapprit le goût d’écrire. Sa correspondance avec Raymone Duchâteau vient d’être publiée. (…) Après l’été de 1943, s’ouvre pour lui une intense période de création : il faut écrire pour survivre. Dès qu’il finit un chapitre de son livre, il s’en va le déposer dans le coffre d’une banque. (…) Ce sont des lettres toutes simples, presque anodines : il est question de la vie de tous les jours, souvent Blaise répète “A part ça, rien de neuf ”. Au travers de ces pages, plusieurs dimensions d’une existence se profilent. (…) » Alain Paire

L'Hebdo

« (…) Se plonger dans ces lettres est une expérience étonnante, déroutante, émouvante. On en sort avec l’impression d’avoir côtoyé Cendrars au plus près, partagé quelques heures, repas, angoisses et joies, tant il se livre avec familiarité, sans les filtres habituels des textes destinés à la publication. (…) »

Isabelle Falconnier 

Blaise Cendrars – Jacques-Henry Lévesque. 1922-1959. Et maintenant veillez au grain!

Jamais Blaise Cendrars (1887-1961) ne s’est autant dévoilé, jamais il n’a si précisément découvert ses secrets de composition, ses rythmes d’écriture, ni ses relations avec le monde de l’édition ! Sa correspondance avec Jacques-Henry Lévesque (1899-1971), fils de l’ami comédien Marcel Lévesque, mais surtout secrétaire personnel, confident et essayiste, ouvre le journal de bord de la création. Ces trente-sept ans d’échanges, entre 1922 et 1959, tour à tour amers, drôles et provocateurs, nous introduisent dans un monde tumultueux, traversé d’élans de vie et de prophéties désespérées, d’aspirations mystiques et d’âpres considérations  stratégiques.

La nouvelle édition, entièrement revue et enrichie d’apports essentiels grâce aux fonds d’archives, permet de saisir au plus près l’élaboration à la fois inspirée et minutieusement pesée de chacun des livres de l’auteur. Les matériaux des récits en cours d’élaboration sont  testés sur le destinataire de ces lettres envoyées à Paris ou à New York ; ils reçoivent de ce dialogue épistolaire un nouvel éclairage.

Fidèle lecteur et ami privilégié, Jacques-Henry Lévesque a toujours vu en Cendrars un précurseur de toute avant-garde, en qui la vie et la poésie s’exaltent mutuellement. C’est cette expérience concrète que nous invitent à saisir, au vif de l’humeur marquée par l’histoire, les 740 lettres de Et maintenant veillez au grain !

J'ai tué, suivi de J'ai saigné

Au fil de deux nouvelles courtes mais d’une très grande densité, Cendrars raconte l’horreur de la Première Guerre mondiale. J’ai tué, c’est l’arrivée des soldats au Front, inconscients de la boucherie imminente. Porté par cette masse humaine, l’auteur décrit l’impunité qui l’anime lorsqu’il tue au couteau un soldat allemand. Dans J’ai saigné, Cendrars vient de perdre son bras, arraché par un tir de mitrailleuse. Il est emporté dans un hôpital de campagne pour une longue convalescence, entouré de blessés de guerre qui s’avèrent finalement bien moins chanceux que lui.

 

Blaise Cendrars (1887-1961) est une figure majeure de la littérature du xxe siècle. Poète, romancier, journaliste, il a parcouru le monde et l’a retranscrit en une langue puissante et novatrice.

 

 

« On avance en levant l’épaule gauche, l’omoplate tordue sur le visage, tout le corps désossé pour arriver à se faire un bouclier de soi-même. On a de la fièvre plein les tempes et de l’angoisse partout. On est crispé. Mais on marche quand même, bien aligné et avec calme. Il n’y a plus de chef galonné. »

 

Préface de Christine Lequellec Cottier

Blaise Cendrars Henry Poulaille 1925-1957

Entre 1925 et 1957, Blaise Cendrars (1887-1961) et Henry Poulaille (1896-1980) ont entretenu une forte amitié. Les lettres adressées de Cendras à Poulaille, fondateur de la littérature prolétarienne, en sont la trace immédiate.

Sans effets rhétoriques, avec un ton libre et une verve enlevée, les missives rédigées à toute heure permettent de découvrir une relation construite par des affinités multiples, littéraires et professionnelles, qui traverse trois décennies au gré des parcours personnels et des aléas de l'Histoire.

En 1925, Cendrars devient un auteur Grasset en publiant L'Or. Il entre dans la maison de la rue des Saints-Pères où Poulaille a récemment pris ses quartiers en tant que secrétaire de presse. Le monde de l'édition sera désormais au coeur de leurs rencontres. Mais les deux hommes se connaissent déjà et Poulaille, admirateur du romancier, l'associe volontiers à sa propre perception de la littérature : celle-ci doit être « authentique » et rendre compte de la vie du peuple en « écrivant comme on parle »; et pour cela l'écrivain doit être issu du peuple... Cendrars refuse cette affiliation mais ne rompt pas avec son ami; il tente de lui faire oublier l’argumentation en réveillant ses talents d'écrivain : « Quand nous donneras-tu un nouveau livre débordant de ce beau langage de Paris, que tu es seul à savoir employer par écrit, dont je suis friand et qui vous libère de la scolastique et de l’érudition. »

Les lettres inédites de Blaise Cendrars à Henry Poulaille - puisque celles en retour ont presque toutes disparu - permettent  de découvrir leur commune passion pour le cinéma, art nouveau dont Charlot est leur figure emblématique, mais aussi leur perception de la littérature, du journalisme et de l'édition. Qu'il s'agisse d'une survie intellectuelle (« Bien reçu le paquet de livres. Merci. Cela m’a fait bien plaisir car je suis encore plus privé de lecture que de boustifailles. » 19 mai 1943) ou d'une suite de demandes précises à transmettre plus loin, chacun rend compte d'une façon de s'inscrire dans son temps : Poulaille s'engage très directement, alors que Cendrars a l'art de l'esquive. Signer des pétitions ne l'intéresse guère, mais il le fait pour Poulaille, en signe de respect. Sans doute un geste significatif de leur amitié d'honnêtes hommes.

 

Entretiens avec BLaise Cendrars. Sous le signe du départ

Au milieu des années 50, Blaise Cendrars (1887-1961) accorde à la radio suisse de nombreuses interviews. Alors que la Bibliothèque de la Pléiade s'apprête à faire de lui un classique contemporain et que les Editions Zoé lui consacrent une collection de correspondances, ces enregistrements trop longtemps méconnus actualisent de façon exceptionnelle la présence de l'auteur de Moravagine, de L'Homme foudroyé, de la Prose du Transsibérien ou encore des Pâques à New York, poèmes tous deux centenaires. Ecoutons Cendrars et ses phrases précises, lapidaires et généreuses, son ton bourru, ses histoires imagées, au gré des émissions de 1948 à 1959 sur ses débuts en écriture, sur les animaux, sur le Brésil, sur son enfance et son origine ou encore sur la radio et le cinéma.

Blaise Cendrars / Robert Guiette. Lettres 1920-1959. Ne m'appelez plus maître.

 

C’est en 1920 que le jeune universitaire anversois Robert Guiette (1895-1971) passionné de littérature écrit à Cendrars (1887-1961), avant de le rencontrer à Paris l’année suivante. Dès lors, leur amitié transfrontalière favorise de nombreux échanges entre les milieux littéraires parisiens et bruxellois. Mais surtout, elle engage une correspondance très intense où Cendrars, poète d’avant-garde, puis écrivain célèbre, journaliste et mémorialiste, se confie volontiers et donne son avis sans concession.

Grâce au Journal de Guiette, ainsi qu’à ses comptes rendus des publications de Cendrars, les voix des deux amis se croisent constamment en échos et résonances, traces d’un respect mutuel qui dépasse largement la relation du maître à l’élève.

 

Lettres présentées par Michèle Touret

Blaise Cendrars  Henry Miller Correspondance 1934- 1959 Je travaille à pic pour descendre en profondeur

 

Dès 1934, Blaise Cendrars (1887-1961) a précieusement conservé les multiples lettres envoyées par son ami Henry Miller (1891-1980), et ces enveloppes aériennes américaines, couvertes d’encres verte, rouge ou noire ont reçu réponse jusqu’à Big Sur, en Californie. Cette relation à l’écrivain américain fait partie des rares amitiés littéraires de Cendrars, lui qui avait révélé dès 1935 le caractère fondateur de Tropic of Cancer.

La plume de ces deux géants de la littérature du XXe siècle court par-delà l’océan durant vingt-cinq ans, à un rythme très régulier. En toute liberté de ton et de forme, les lettres se composent au gré des humeurs, des rencontres, des phases d’écriture ou de lecture. Elles dessinent en filigrane une image de chacun moins rabelaisienne que celle, publique, qui a fait d’eux des doubles de leurs œuvres.

Reflet d’une profonde complicité, la correspondance que nous présentons est faite pour ravir, comme Cendrars l’imaginait déjà à propos de l’essai que Miller lui consacrait en 1951 : « Moi, ce qui me réjouit, c’est de me trouver avec vous sous la même couverture, comme si l’on faisait une bonne blague aux copains !… »

 

En écho à la correspondance, la présente édition enrichit le dialogue des deux artistes avec quelques  lettres adressées à des proches et, par résonance, elle met à disposition les textes d’hommage qu’ils se sont adressés, entre 1935 et 1956.

 

Lettres présentées par Christine Le Quellec et Jay Bochner

 

 

J'ai saigné (2004, Minizoé)

J'ai saigné

Ouvrage disponible en poche : http://editionszoe.ch/livre/j-ai-tue-suivi-de-j-ai-saigne

En 1938, celui qui publie son deuxième volume d’Histoires vraies,  La Vie dangereuse, est connu et reconnu en tant qu’écrivain-reporter, aventurier  au long cours : Blaise Cendrars fait partager à ses lecteurs des expériences vécues, il s’attaque à la réalité.

Avec J’ai saigné, chronique du recueil La Vie dangereuse, Cendrars attire son lecteur au cœur du souvenir de Champagne, en 1915, dix jours après son amputation du bras droit, lorsqu’il est évacué vers l’arrière. Survivant à l’horreur de la mutilation, le jeune homme blessé n’est plus qu’ « un pauvre vieux » : sa vie lui a filé entre les doigts, mais il veut survivre. En 1938, alors que le carnage est prêt à recommencer, le poète témoigne de sa guerre, de sa peur de mourir et, de fait, de son humanité.

Postface de Christine Le Quellec Cottier

 

Blaise Cendrars Raymone Duchâteau. 1937-1954: extrait

[Lettre manuscrite envoyée par pneu, sans adresse][1]

 

 

Mardi soir 6h.

2 août 1937

Ma chère Raymone,

Ce pneu pour te confirmer ce que je t’ai dit au téléphone : Adieu, Raymone, adieu !

Je te dis adieu, sans haine et sans reproche, en te plaignant de tout mon cœur : Adieu et que Dieu te protège !

Mais je ne te cache pas que jusqu’à aujourd’hui j’étais convaincu que tu me reviendrais, comme sœur Béatrice qui avait quitté son couvent pour aller faire la fête, vivre, s’étourdir, rentre un beau jour sans que personne ne lui dise rien, Notre-Dame ayant pris sa place durant son absence…

C’est que, malgré tout, Béatrice n’avait pas perdu la foi, même pas dans ses pires avatars…

Sans vouloir être un saint, moi, j’ai cru en toi jusqu’à aujourd’hui, Raymone, et si tu avais gardé ta confiance en moi, il y a longtemps et sans attendre que je sois malade, mais par amitié vraie, que tu me serais revenue, Raymone, et je t’aurais tout simplement prise dans mes bras, sans jamais rien te reprocher… mais tu as perdu confiance et depuis un an et demi tu ergotes, discutes, cherches de mauvaises raisons, te caches de moi au point que je ne sais pas où te téléphoner aujourd’hui, fréquentes des gens que [je] ne dois pas connaître, tu m’accuses… de quoi ?… je me le demande encore… car mon crime, n’est-ce pas, c’est de t’avoir dit en rentrant de Hollywood : « Raymone, si cela peut te faire plaisir, quand mon divorce sera prononcé, je te demanderai de m’épouser[2] ?… » Et voyant que tu ne répondais pas j’ai ajouté : « D’ailleurs, rien ne presse, tu as le temps d’y réfléchir ?… »

Aurais-tu le courage de répondre aujourd’hui si je te posais la même question, toi, qui n’a même pas le courage de venir me voir quand je suis malade, même pas de téléphoner pour prendre de mes nouvelles et pour les 40 heures que tu as à passer à Paris trouve le moyen de t’éclipser sans que je sache où te rejoindre, toi qui m’as dit dimanche que j’étais le seul homme au monde que tu aimais ?… Non, Raymone, je ne te crois plus. Adieu.

Et que Dieu te protège

Blaise

 

P.S – Ne crains rien pour moi je ne ferai pas de bêtises, – je ne quitterai même pas Paris, ni l’avenue Montaigne, car j’y suis bien.

 

 

 

[Lettre manuscrite]

Samedi soir [mi-septembre 1937]

 

Raymone bien-aimée –

Je ne te parlerai plus de mon amour, ni de mon chagrin, ni de mon abandon, ni de rien, de rien, de rien – sauf de toi.

J’ai été effrayé de ton état quand je t’ai vue cet après-midi au Lutécia. Tu as l’air d’une pauvre petite chose battue –

Raymone, je t’en supplie, retrouve tes forces, ta beauté, ton sourire –

Je te jure que tu peux avoir confiance en moi. Je ne souhaite que ton bonheur et ta joie –

Dis-moi ce que je dois faire et ce que je puis faire pour t’aider –

Je t’aiderai de toutes mes forces et de tout mon cœur –

            J’ai oublié tout ce qui est arrivé depuis six semaines. Je ne veux que ton bien – et je ferai tout ce que tu voudras pour que tu guérisses –

            Dis-moi ce qui te ronge, parle – et je serai heureux de faire tout pour que tu sortes de ce cauchemar.

            De tout mon cœur

Blaise

 

 

[Lettre manuscrite]

 

Vendredi [27 août 1943]

 

Chère Raymone,

 

Je suis bien content de ce que tu me dis de ta sciatique. Puisse ton docteur dire vrai. En tout cas fais bien attention. La douleur fait partie de la médecine chinoise comme la mauvaise odeur de l’huile de Harlem. On ne guérit pas gratuitement ! La journée d’hier s’est bien passée. Je nettoie et prépare le travail de Laurence[3] pour être tranquille après. Je me mettrai au travail lundi. Si Dieu le veut…

Je vous embrasse toutes les deux.

Blaise

 

Je te demande pardon de te parler graillons. Mais il y a des choses que l’on ne peut réussir d’une main, par exemple : récurer les casseroles. J’y renonce.

B.

 

[Carte manuscrite]

Lundi [30 août 1943]

 

Chère Raymone, c’est le N° 080-211 le gros lot. Le billet que j’ai donné à ta mère se terminait par 11 ! à contrôler. Ne pas oublier également de renouveler sa carte d’alimentation. Je ne sais toujours pas si elle a fait bon voyage et si tu as bien reçu les malles ? Je n’ai pas encore mangé à ma faim depuis le départ de mamanternelle. Mais hier, le déjeuner n’était pas trop mauvais. Je vais faire la tournée de tous les restaurants, puis je choisirai. Cela paraît assez compliqué et seul j’aurai du mal à y arriver avec mes seuls tickets ! Enfin, cela n’a pas une telle importance car, aujourd’hui, je me mets au travail. Alors, j’ai à penser à autre chose… Je reste très pessimiste sur la suite des évènements. Il faut s’attendre à tout, et même au pire. J’ai bien travaillé ce matin. La première fois depuis quatre ans. C’est une date. Une bombe près de chez Peisson[4].

Je vous embrasse toutes les deux.

Blaise

 

 [Lettre manuscrite]

Dimanche [5 septembre 1943]

 

Ma chère Raymone,

 

Naturellement, j’ai été très inquiet, vendredi. Heureusement qu’hier la radio a donné le nom des rues et le N° des immeubles atteints. Tu vois que ce que je prévoyais est arrivé le jour même que j’avais dit. Pauvre pays. Je le crois foutu. C’est un début. C’est pourquoi, si tu n’as plus d’espoir de faire du cinéma (ce que j’ai toujours pensé, pas avant la fin de la guerre – et nous en sommes loin) tu ferais mieux d’aller à la campagne (je n’ose pas te dire de revenir ici). Enfin, fais ce que tu penses être le mieux pour toi. – Hier, j’ai eu la surprise de voir arriver le docteur Odette Poulain[5]. Elle arrivait par les Htes Alpes en bicyclette ! Elle repart demain. J’en ai profité pour lui rendre ses « fonds ». Mais j’ai été content de la voir car elle m’a raconté beaucoup de choses. Téléphone-lui quand elle sera rentrée fin de semaine. Elle te dira où je mange et comment, au petit bistrot de l’Opéra –

Je te confirme que je t’ai envoyé l’autre jour le certificat de radiation pour le vin et qu’il me faut le carnet de fournisseurs de ta mère pour que je puisse la faire radier, ici, à la Mairie. Envoie-le moi d’urgence – Je travaille petitement, mais je travaille. C’est le principal. Dès que je serai mieux organisé, je travaillerai mieux. Tu comprends, le changement a été un peu brutal. Il me faut organiser non seulement mes journées mais la semaine pour ne pas perdre le temps, et surtout les matinées qui sont précieuses mais qui passent si rapidement. Je ne sors pas le matin, sauf le vendredi, jour du bain et j’en profite pour faire toutes mes commissions de la semaine. Laurence viendra tous les quinze jours – le mardi. Le dimanche, je fais la maison à fond (ce que je viens de faire aujourd’hui). Ainsi, toutes les corvées sont groupées. Je travaille donc le matin jusqu’à 13H. Puis, je vais déjeuner. Après, je flâne ou me ballade (jeudi dernier chez Peisson) car il fait très beau et très chaud. Puis je rentre, bouquine, fais ma soupe, écoute la radio, rebouquine et vais me coucher. Voilà mes journées. Je vois le moins de monde possible. C’est très supportable et ne m’ennuie pas. Voilà.

Je t’embrasse de tout mon cœur.

Blaise

Ce que tu me dis de la Ste Vierge en larmes ne me surprend pas. Quel est le cœur qui ne fond en larmes en contemplant la France ? Et l’on ne peut même pas mettre un cierge !

 



[1] Cendrars habite alors à l’Alma-Hôtel, 12, avenue Montaigne à Paris.

[2] Début 1936, Cendrars est en reportage pour Paris-Soir à Hollywood. Son divorce avec Félicie Poznanska est prononcé le 16 juillet 1937.

[3] Laurence, la femme de ménage, vient une fois par semaine de Gardanne (où Raymone est née).

[4] Édouard Peisson (1896-1963), ancien capitaine de marine marchande devenu romancier de la mer est l’une des principales fréquentations de Cendrars au cours des années aixoises.

[5] Au moment de son projet de tour du monde avec Élisabeth Prévost, Cendrars avait prévu une pharmacie selon ses conseils. Odette Poulain est dans la Résistance, c’est probablement pourquoi elle arrive en bicyclette, d’Italie ou de Suisse.