parution septembre 2014
ISBN 978-2-88182-927-7
nb de pages 990
format du livre 140 x 210 mm

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Guy Pourtalès (de)

Journal de la Guerre

résumé

 

La guerre ? « Un paysage qui vous tire dessus. » Guy de Pourtalès (1881-1941) rapporte ces propos, qui l’ont frappé, de son ami Valdo Barbey. L’écrivain genevois, devenu français, mobilisé en 1914, n’a pas connu la tranchée, mais il a passé quatre ans et demi sous les drapeaux comme interprète militaire, propagandiste au Quai d’Orsay, officier informateur. Il a vécu de près les événements de la Grande Guerre, particulièrement ceux qui ont affecté les relations entre sa patrie d’adoption et son pays d’origine.

Tiraillé entre des appartenances et des loyautés qu’il entend faire tenir ensemble, Pourtalès donne l’impression d’être toujours en porte-à-faux avec le rôle qu’il se choisit, ou qu’on lui attribue. C’est précisément cette position d’intermédiaire — symbolisée par le statut d’interprète — qui crée l’intérêt du Journal de la Guerre, parce qu’elle décale le regard, l’enrichit, et donne lieu à un récit à la fois original, informé et communicatif.

 

Edition établie, annotée et présentée par Stéphane Pétermann

biographie

Issu d'une famille de huguenots français réfugiée à Neuchâtel, Guy de Pourtalès, né le 4 août 1881 à Berlin, passe son enfance et sa jeunesse au bord du lac Léman, à Genève et à Vevey, avant de mener des études scientifiques supérieures au Gymnase de Neuchâtel et à la Realschule de Carlsruhe. Il délaisse rapidement le milieu scientifique pour entreprendre des études de lettres à Bonn et Berlin, où il développe sa culture musicale. Ce cosmopolitisme européen détermine la pensée et l'œuvre de l'écrivain marquée par son amour pour la musique. En 1905, il se fixe à Paris, tout en gardant avec la Suisse des liens de famille et d'amitié.

On connaît cet auteur pour ses biographies de musiciens et pour ses romans, dont en particulier La Pêche miraculeuse (1936), vaste fresque historique qui compte parmi les romans de formation les plus marquants de l’entre-deux-guerres. La correspondance de l’écrivain permet de constater les innombrables relations entretenues, à l’échelle du continent, par ce grand Européen, qui fait figure de trait d’union entre les différentes cultures qui lui sont familières.

Mais Guy de Pourtalès a aussi été une personnalité dont l’action ne s’est pas limitée au seul domaine artistique et littéraire. Réintégré sur sa demande dans ses droits de citoyen français, Pourtalès a été mobilisé en 1914, et a été à la fois un acteur et un témoin important de la Première Guerre mondiale. Le point de vue de Pourtalès, par sa précision, sa qualité et son originalité, compte tant sur le plan de l’historiographie que sur celui du témoignage littéraire.

La publication de "La Cendre et la Flamme" (1910) et de "Solitudes" (1913), ses collaborations à la "Nouvelle revue française", à la "Revue hebdomadaire" et la fondation de la Société littéraire de France l'engagent dans la carrière littéraire, interrompue par la Première Guerre mondiale, à l'issue de laquelle il est décoré de la croix de guerre. Revenu à la vie civile, Guy de Pourtalès traduit Mesure pour Mesure, Hamlet et La Tempête de Shakespeare, puis il se consacre à son œuvre de biographe et de romancier, publiée pour l'essentiel aux éditions Gallimard.

Gravement atteint dans sa santé, c'est en Suisse qu'il assiste aux débuts de la Deuxième Guerre mondiale. La défaite de la France et la mort de son fils, Raymond, tombé sur le front de Flandre, le touchent énormément. Il décède le 12 juin 1941 à Lausanne.

 

Les rives du Léman sont le cadre de ses trois romans: Marins d'eau douce (1919), Montclar (1926), La Pêche miraculeuse, Grand Prix du Roman de l'Académie française (1937). Par contre, l'Europe est celui de ses vies de musiciens qui ont été très populaires en France: La Vie de Franz Liszt (1925), Chopin ou le Poète (1927), Wagner, histoire d'un artiste (1932), Berlioz et l'Europe romantique (1939). Enfin, de l'Indochine où il effectue un reportage pour un quotidien français, il rapporte un récit de voyage: Nous, à qui rien n'appartient (1931). Ses biographies romancées donnent à Guy de Pourtalès une notoriété qui dépasse les frontières de la France et de la Suisse.

Revue des deux mondes

« (…) D’autres seront sensibles aux considérations littéraires et spirituelles contenues dans ces pages, où il relit la Bible bien sûr, mais aussi Saint-Simon, Vigny, Stendhal, Sainte-Beuve… On ne fera pas de Pourtalès un auteur d’avant-garde, cependant ici la musique, la culture, la délicatesse des jugements rappellent son rôle dans les lettres européennes de la première moitié du XXe siècle. Signalons la qualité de l’établissement du texte et de l’édition. » Charles Ficat

Le Temps

« (…) Pendant quatre ans, écrit Stéphane Pétermann dans la présentation de l’ouvrage, Guy de Pourtalès fait dans son Journal, “sans le savoir peut-être, le récit d’un monde qui s’effondre, et dont il était à bien des égards une incarnation”. (…) Ces liens entrecroisés exerceront une influence profonde sur l’œuvre même de Pourtalès “qui est fondamentalement une réflexion sur l’identité et l’appartenance”. (…) » Denis Masmejan

www.swissinfo.ch

« (…) Un éclairage intéressant sur un parcours hors norme, entre front et arrière. (…) » Mathieu van Berchem

Le Figaro littéraire

« (…) Il ne s’agit là ni d’un carnet de poilu, ni des mémoires d’un général : son monde n’est pas celui des tranchées ni celui de l’arrière. Durant plus de quatre ans, ce fils d’une famille fortunée partage la vie des états-majors et nous livre sa chronique de témoin privilégié. (…) » Thierry Clermont

Allez savoir

« (…) Additionné d’une intéressante iconographie, doté de notes, d’un index et d’un répertoire précieux, ce témoignage vient d’être publié chez Zoé. Le texte propose le regard sur la Grande Guerre d’un intellectuel au riche réseau personnel, bien informé des évènements grâce à ses lectures et à ses relations. Il éclaire également une déchirure plus intime, qui se joue parmi les proches de l’auteur. (…) » D. S. 

Marins d'eau douce (2016, Zoé poche)

Marins d'eau douce

« J’étais petit. J’avais douze ans. Qu’il me semblait large, alors, le lac… plus vaste que la mer et plus profond. »

Ainsi commence ce récit d’une enfance bienheureuse au bord du lac Léman.

Coup de foudre pour la musique, voile, premier sentiment amoureux ou départ loin des siens sont autant d’aventures qui se déploient autour de l’élément central de ce brillant petit roman : le lac, véritable port d’attache pour l’enfant qui parcourra plus tard le monde.

 

extrait

6 août [1914]

(…) Après le dîner, nous sommes allés Delmas, Joussenot et moi voir partir le 102e (mon régiment : active) qui, dit-on, se rend à Douai ou à Lille. Combien d’entre eux reviendront ? Beaucoup chantaient ; certains d’entre eux portaient des bouquets de fleurs au canon du fusil. À la caserne, un jeune homme du nom de Morel (Charles) m’a dit que cinquante de ses copains avaient acheté des revolvers pour s’achever les uns et les autres s’ils étaient blessés plutôt que de tomber entre les mains de l’ennemi.

Il y a chez tous ces jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans quelque chose de grand et de dramatique.

Il y a quinze jours l’on ne se doutait de rien et aujourd’hui c’est la guerre européenne. Chacun jouera sa vie et la vendra cher ; on sent chez tous une résolution arrêtée, même chez les socialistes les plus ardents. Mais aujourd’hui toutes ces questions de politique intérieure comptent bien peu.

Il faut voir (et c’est ce que je vois toute la journée en stationnant devant la caserne) l’arrivage ininterrompu de civils qui viennent rejoindre, se faire habiller, et partiront vers l’Est. Chacun tient à la main son petit paquet, on reconnaît les corps de métiers, les paysans, les ronds-de-cuir... Quelquefois, quand ils sont du pays, une femme les accompagne jusqu’à la porte, les embrasse et s’en retourne, la plupart sans verser une larme. Dans ce calme, dans le fonctionnement mathématique de cette machine de guerre, dans cet arrachement au sol, aux habitudes, à la famille, il y a quelque chose qui me répugne indiciblement !

 

10 août [1914]

 

Rien de saillant. J’ai repris le service du commandant qui, entre deux courses, m’a invité à boire un bock avec lui. Il fait une chaleur torride. Je suis stupéfié tous les jours en voyant la familiarité charmante, les excellents rapports de la troupe avec les gradés. Que nous sommes loin de la morgue allemande ! Et malgré cette absence des distances la discipline est observée tout aussi rigoureusement. Toute cette foule d’hommes forme un peuple, une nation où toutes les parties sont liées. C’est une grande famille. Depuis huit jours il n’y a plus de distances sociales. Nous sommes tous sur le même plan.

Un nouveau, du nom de Rebour m’a été adjoint comme mécanicien, c’est un garçon qui a, à Paris, une petite usine de pièces détachées.

Nous n’avons eu aucune nouvelle de la guerre. Les Allemands se sont conduits dans les petites villes rhénanes comme des sauvages vis-à-vis des étrangers. Je ne l’aurais pas cru possible. Trois ou quatre jeunes gens français, inoffensifs étudiants qui regagnaient leur pays ont été sans autre forme de procès (à Säckingen) mis au pied du mur et fusillés ; leurs cadavres ont été traînés dans la rue. On se dirait dans les Balkans !

Dans le bureau du commandant : vu un vieux major de territoriale qui allait à la gare accompagner son troisième fils (étudiant en médecine) en partance pour la frontière. (Les deux autres fils y sont déjà.) (J’ai pensé à Hélène et Françoise !).

 

Lille, mardi 14 janvier 1919

 

Jusqu’à Gheluwe, rien d’anormal dans ce paysage de zone de guerre. Des villages troués, déchiquetés, dentelés par le canon. Mais cela est presque normal, attendu. Après Gheluwe seulement, commence le spectacle fantastique d’un des plus énormes drames de cette guerre : le champ de bataille d’Ypres. Cela dure pendant 50 kilomètres, et c’est écrasant, cela dépasse toutes les prévisions, toutes les imaginations. Un seul autre champ de bataille peut rivaliser avec celui-ci : Verdun.

On entre tout de suite dans ce qui s’appelle le paysage « lunaire ». Une plaine sans fin, à l’est et à l’ouest, où les trous d’obus se touchent, pleins d’eau et de débris… Le ciel gris s’y reflète. Rien de vivant à perte de vue. Un prodigieux charnier où sont venues fondre, disparaître, s’enterrer, d’immenses foules humaines qui traînent avec elles tous les produits les plus ingénieux de la civilisation. De ce prodigieux effort humain il ne reste absolument rien : ces trous d’obus remplis d’eau, des ferrailles, des choses innommables, des squelettes de tanks, soulevés, éventrés, abandonnés comme des carcasses de chevaux morts, et des forêts d’arbres tués, qui restent debout, secs, fendus, tordus, tendant leurs moignons de branches. Distribuées au hasard, par groupes ou isolées, des tombes de soldats, visibles seulement si l’on y regarde de près, et reconnaissables aux petites croix de bois. Des fusils jetés, cassés, des restes de canons, des morceaux de blockhaus, du ciment, du sable, des vestiges de tranchées. Mais tout cela égalisé par la seule force qui domine tout et qu’on sent partout : l’obus.

Aussi loin que l’œil peut voir, la plaine couleur de terre remuée, des taches vertes, et ces arbres suppliciés. La route coupe en deux ce paysage effrayant. Elle était naguère bordée d’arbres, aujourd’hui des cadavres secs, momifiés.

Les Anglais ont perdu beaucoup de tanks dans cette région. On en voit partout. Au loin, il y en a de dressés sur les arrières, comme s’ils allaient bondir. D’autres, à demi versés dans des mares, par paquets de six ou sept, avec des flancs béants. Et toujours, à mesure que nous avançons, des croix de bois disséminées dans le chaos.

Plus loin, nous rencontrons des équipes de prisonniers boches, des centaines d’hommes confiés à quelques soldats anglais, qui sont chargés du nettoyage du champ de bataille. Boueux, hirsutes, laids, ces fantômes de l’ancienne armée allemande sont maintenant les seuls êtres vivants de ces régions. Ils ont refait la route en partie détruite, sur laquelle notre procession d’autos s’avance lentement. Ils construisent des ponts de bois sur les mares trop profondes. Par-ci par-là des civils belges, venus on ne sait d’où et qui cherchent on ne sait quoi. On nous dit que ce sont les anciens habitants du pays.

Cela s’étend ainsi pendant des kilomètres jusqu’à ce que l’on se trouve tout à coup devant d’anciennes douves, des pans de murs écroulés, des amas de pierres et de briques, au milieu desquels se dresse une grande ruine encore élégante avec un portique et des fenêtres à rinceaux ; seul vestige d’une ville célèbre depuis le XIIIe siècle : Ypres. En dehors de murs écroulés, et d’amas de pierres au travers desquels on a dessiné une route pour la circulation, il ne reste d’Ypres que les tronçons de la Halle des Drapiers. Je me souviens d’avoir vu brûler une partie de la ville au commencement de 1915, quand j’étais au Bizet, à 10 kilomètres d’ici. Alors il restait encore un squelette de ville. Aujourd’hui cela même a disparu. Un désert de pierres au milieu d’un autre désert. Il existe un écriteau, au carrefour des routes, et cet écriteau indique seul que nous sommes dans l’ancienne capitale de la Flandre-Occidentale. À droite, route de Furnes, à gauche, route de Messines ; devant nous, route du mont Kemmel.

J’ai erré dans ces décombres. J’ai ramassé un débris de chapiteau ou de gargouille que j’emporte comme une relique. Quelques fenêtres ogivales se dressent encore au-dessus des pierres écroulées, des morceaux de statues, des mains de pierre, des bras.