parution janvier 2017
ISBN 978-2-88927-384-3
nb de pages 64
format du livre 140 x 210 mm

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Peter Von Matt

Don Quichotte chevauche par-delà les frontières. L'Europe comme espace d'inspiration

Traduit de l'allemand par Lionel Felchlin

résumé

Le Don Quichotte de von Matt a la force de persuasion d’un manifeste mais le style d’un grand texte littéraire. Pour lui, l'œuvre de Cervantès a joué un rôle moteur dans la littérature européenne: Avec son Don Quichotte qui n’est plus un modèle unilatéralement héroïque car aussi capable de ridicule, Cervantès propose le roman moderne. Il incarne dorénavant la narration européenne. Les liens avec l’histoire traversent tout le discours de Peter von Matt, qui met constamment en relief le rapport entre violence et création. Par exemple, la Guerre de Trente Ans survient peu après la mort de Cervantès et de Shakespeare. Ainsi, «Il y a une sinistre analogie entre le paradoxe de l’existence humaine révélé par Cervantès et Shakespeare et le paradoxe de l’histoire écrite par l’homme, avec ses sciences triomphales et les immuables massacres à grande échelle pour les banalités les plus obscures.»

biographie

Peter von Matt, né en 1937 près de Lucerne, a été pendant des décennies professeur de littérature allemande à l’université de Zurich. Il est une des personnalités marquantes du monde littéraire germanique, engagé dans la défense de nombreuses œuvres (président des fondations Elias Canetti et Max Frisch), très recherché dans toute l'Europe pour ses conférences, auteur de nombreux essais aussi étincelants qu’accessibles. Il a reçu en 2014 le Prix Goethe. 

 

Le Temps

"... Quand les frontières se ferment, quand les nations veulent "redevenir grandes" chacune pour son compte, sans les autres ou même contre elles, quand la philosophie manque d'une solution à la contradiction la plus profonde de l'existence humaine, Von Matt appelle le maigre chevalier [Don Quichotte] à la rescousse: son errance de quatre siècles à travers tous les continents et dans toutes les langues témoigne de la dérision des frontières devant l'art. (...)" Joëlle Kuntz

La poste du Gothard ou les états d'âme d'une nation

La Poste du Gothard ou les états d’âme d’une nation relève autant de la critique littéraire que de l’histoire, avec en ouverture l’analyse d’une œuvre peinte : le célèbre tableau de la diligence du Gothard. On peut classer ce livre comme un essai engagé sur les rapports entre littérature et histoire d’une nation, avec pour exemple la Suisse du 18e au 21e siècle.

La dimension politique actuelle est présente tout au long du livre, soit l’utilisation par les forces politiques de la tension entre mythes des origines et progrès. Comment les écrivains illustrent cette tension, comment ils sont perçus, c’est le propos de von Matt.

Composé de chapitres originaux, d’articles et de conférences entièrement réécrits, ce livre a reçu le Goncourt suisse en 2012, le Schweizer Buchpreis.

Sang d'encre. Voyage dans la Suisse littéraire et politique

 

Dans ce livre, Peter von Matt embrasse du regard la littérature suisse de langue allemande, de Gotthelf à Fritz Zorn, de Keller à Robert Walser, Frisch, Dürrenmatt et les contemporains Urs Widmer et Gerhard Meier. Ce regard n’est pas seulement celui d’un connaisseur et d’un amoureux de la littérature, c’est aussi celui d’un citoyen doté d’une conscience historique et politique. En Suisse plus qu’ailleurs les écrivains peuvent être caractérisés par les temps de l’histoire.

La violence est partout présente, même chez des poètes qui semblent en être si loin, comme C. F. Meyer ou Robert Walser. Une grande colère habite le «doux» Walser contre les papes de la critique qu’il soupçonne de condescendance à son égard.

Les écrivains sont présentés de manière saisissante et souvent poétique. Car si ce livre est conçu par un spécialiste, il est écrit par un artiste. 

Don Quichotte chevauche par-delà les frontières. L'Europe comme espace d'inspiration: extrait

Nous les voyons l’un et l’autre en face de nous, Don Quichotte et Sancho Pança, plus distinctement que nous ne voyons aucun autre personnage de la littérature mondiale. Ni Ulysse ni le roi Œdipe, ni Faust ni Macbeth, ni Anna Karénine ni Madame Bovary. Seuls Robinson et Sherlock Holmes se rapprochent dans notre esprit de la présence matérielle des deux Espagnols et de leurs montures tout aussi remarquables. Quelle est la raison de ce phénomène ? Don Quichotte est-il tout simplement décrit avec plus de précision par l’auteur du roman, Miguel de Cervantès, que ces autres célèbres personnages ? Ce n’est aucunement le cas. Au contraire, Cervantès traite l’apparence de son héros de façon brève et concise au début du roman : « Il était de robuste complexion, maigre de corps, sec de visage, fort matineux et ami de la chasse. » C’est l’imaginaire collectif des lecteurs européens, associé aux dessinateurs et aux peintres, qui a forgé, au cours des siècles, l’image expressive que nous avons tous à l’esprit : un personnage long comme un jour sans pain et n’ayant que la peau sur les os, droit comme un échalas sur son cheval tout aussi décharné, une lance brandie à la main et sur la tête, en guise de heaume, une écuelle plate en fer-blanc. À ses côtés se tient le petit Sancho Pança rondouillard sur son âne. Pablo Picasso a dessiné ces deux-là une seule fois, mais toute la tradition iconographique se concentre dans l’esquisse d’apparence hâtive. La France du XIXe siècle a apporté la plus grande pierre à cette tradition, en particulier le dessinateur Gustave Doré et Honoré Daumier, qui, dans ses tableaux de Don Quichotte, a présenté une toute nouvelle forme de peinture expressive.

De même que le chevalier de la triste figure a stimulé les plasticiens de toute l’Europe, il est aussi devenu l’un des protagonistes les plus productifs de la narration sur le continent. C’est avec lui que commence, de manière extrêmement frappante, la culture du héros littéraire qui n’est plus bon ou mauvais, héroïque ou lâche, exemplaire ou répugnant, mais qui porte en lui les contradictions les plus radicales inhérentes à l’existence humaine. Il devient l’objet à la fois d’éclats de rire et d’une profonde compassion, l’incarnation d’une grossière stupidité et d’une sagesse émouvante. Cervantès puise dans toute la palette du comique, des rudes scènes de bagarre au trait d’esprit sublimé de manière fantomatique. L’illusion de Don Quichotte d’être un chevalier médiéval ayant pour mission de vaincre en duel les forces maléfiques du monde rend tout héroïsme ridicule, et avec lui les fiers systèmes vertueux du monde de la noblesse. Mais tandis qu’on se moque encore de la destruction des normes désuètes, on accède à la compréhension que de telles valeurs courtoises et la disposition des meilleurs à mourir pour elles pourraient en fait être le salut de l’humanité, sans cesse entraînée dans les crimes les plus graves par cupidité et manque de cœur.