parution septembre 2010
ISBN 978-2-88182-681-8
nb de pages 446
format du livre 105 x 165 mm
prix 17.00 CHF

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Jean-Jacques Langendorf

La Nuit tombe, Dieu regarde

résumé

« Certains fumaient, appuyés à la rambarde, d’autres s’entretenaient à voix basse, comme si la mer eût été une cathédrale. »

biographie

Né en 1938 en Haute-Savoie d’un père émigré allemand et d’une mère suisse, Jean-Jacques Langendorf est élevé à Genève dans la maison d’Ernest Ansermet, qui comptera beaucoup dans son éducation.  Historien et romancier, Langendorf a séjourné en Afrique du Nord et au Proche-Orient, pour finalement s’installer au château de Dross en Basse-Autriche. Spécialiste de la pensée militaire allemande, arabisant, anarchiste dans sa jeunesse, biographe d’Ansermet et du général Dufour, il est aussi entre autres l’auteur légèrement ironique d’un chef-d’œuvre de rhétorique et de stratégie Eloge funèbre du général August-Wilhelm von Lignitz et d’un récit érotique La Comtesse Graziani

Les Dictées de la tortue (2005, domaine français)

Les Dictées de la tortue

Ces dix nouvelles de Jean-Jacques Langendorf sont des contes du secret. Mais qu’il s’agisse de secrets d’État ou de secrets intimes, c’est de leur révélation qu’il s’agit. Des univers d’apparence invulnérable et minutieusement construits s’y dégonflent à la première piqûre d’épingle.

 

Romancier et historien, l’auteur invente un monde où la musique  et l’histoire forment la toile de fond du fantastique. C’est ainsi que dans «Les Dictées de la tortue» l’un de ces animaux, qui a rencontré Napoléon à Sainte-Hélène, prend la parole et livre les derniers états d’âme de l’Empereur. Ailleurs, c’est dans un décor romain antique que «Destin d’ours» dénonce l’opportunisme humain. Et dans «Brillantine», un destin de pianiste devient un hymne à la musique.

 

Ici, on chevauche une œuvre où s’enchevêtrent bonnes fortunes et mauvais sorts, mais où ceux qui meurent pour rien nous invitent à rire de la Camarde.

 

La Nuit tombe, Dieu regarde (2000, domaine français)

La Nuit tombe, Dieu regarde

La Nuit tombe, Dieu regarde: extrait

 

C’est le porteur d’eau Mohnsen Abdallah Mohnsen qui, le premier, remarqua le fil. Quelques minutes plus tard, M. Brigg, trésorier-payeur de Sa Gracieuse Majesté, décela également son existence. Il partait du sommet de la tour orientale de la grande mosquée et descendait en formant un angle d’environ 45° vers un fouillis de cactus, de bananiers, de roseaux et de buissons de géraniums, dans ce qui avait été, jadis, un jardin soigné. Dissimulé par des feuillages lisses, piquants, velus ou adipeux, il cheminait accroché aux branchages jusqu’à une maisonnette cubique, sans fenêtres, avec une porte peinte en bleu et achevait sa course dans un interstice du mur. Mohnsen Abdallah Mohnsen savait que le fil n’était pas là lorsqu’il était allé vaquer à ses affaires, tôt le matin, près de la citerne du rempart nord. Il s’arrêta un moment pour le contempler, une main devant les yeux car le soleil de ce début d’après-midi l’aveuglait. Il suivit attentivement son parcours de la tour gothique jusqu’aux frondaisons qui l’engloutissaient puis de nouveau des frondaisons à la tour gothique. Après l’avoir observé ainsi, il n’était plus certain de ne pas l’avoir vu toujours là, depuis sa petite enfance. Puis il poursuivit son chemin pour rentrer chez lui car l’heure de la sieste avait sonné depuis longtemps.

M. Brigg, qui lui venait du port où il était demeuré, à son vif désagrément, beaucoup plus longtemps qu’à son habitude en raison d’une irrégularité qu’il avait décelée dans les livres du torpilleur Sentinel, à quai depuis l’avant-veille, avait eu le regard attiré par un scintillement, par un minuscule éclair, comme si un poisson volant était en train de traverser l’atmosphère à une hauteur inusitée. Il s’arrêta et, en clignant des yeux, chercha à situer le phénomène. Il vit alors le fil, comme Mohsen Abdallah Mohsen l’avait vu auparavant. Il ne s’en étonna point. Son esprit positif estima qu’il devait mesurer une trentaine de mètres et qu’il était en laiton. Une quelconque coutume ottomane, jugea-t-il, une initiative de mollahs qui allaient probablement y hisser quelque drapeau vert tout mâchuré de caractères coufiques. Quand une cathédrale est transformée en mosquée, on peut s’attendre à tout ! Comme la chaleur l’accablait, et qu’il était mécontent d’être en retard, il pressa le pas et traversa en diagonale la rue, sans chercher à longer le mur du sanctuaire qui lui aurait offert la clémence de son ombre.

Vers les 4 heures, toutes les siestes de la vieille cité achevées, les cafés commencèrent à se remplir, les pions du trictrac à claquer sur les damiers crasseux et les narguilés à gargouiller. Les cris des marchands à la sauvette, des portefaix et des âniers retentissaient à nouveau tandis que les odeurs de cardamome, de miel, d’huile et de mouton grillé attestaient que tout un petit peuple de cuisiniers, de rôtisseurs, de pâtissiers, de confiseurs s’affairait devant ses fourneaux et ses casseroles. Puis du port on entendit l’ahan de la grue à vapeur qui s’était remise à charger des caisses d’obus et de singe dans les cales du Sentinel. Depuis ce second réveil, et jusqu’à la prière du soir, jusqu’à l’heure où des gamins aux visages blafards et aux cernes bleus allumèrent les lampes à pétrole et les posèrent sur les tables des joueurs de trictrac, jusqu’à l’heure où la nuit avala les deux tours de la cathédrale, d’innombrables paires d’yeux avaient contemplé le fil. Il y avait eu les yeux des joueurs et des fumeurs des cafés situés en face de la nef, du boucher installé en contrebas de la rue, du vendeur de pistaches et de celui d’épices, des gosses sortant de l’école coranique, des fidèles se rendant à la mosquée, des sentinelles britanniques gardant l’entrée du port – qui n’avaient rien d’autre à faire que de regarder le ciel – du chef adjoint de la capitainerie, de sept sous-officiers des Connaught Rangers, d’un chirurgien major, de deux aspirants du Sentinel, sans parler de trois filles qui avaient quitté un instant la maison de Mme Theocratos, avec sa permission bien sûr, pour aspirer une goulée d’air frais avant que leur établissement ne fût pris d’assaut par les mécaniciens, les matelots et les soldats. Tous virent le fil, mais aucun ne le remarqua car pour eux tous, c’est comme si cette ligne souple et insignifiante, reliant une vieille tour à un jardin, avait toujours été là.