parution novembre 2019
ISBN 978-2-88927-683-7
nb de pages 1680
format du livre 140 x 210 mm

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Catherine Colomb

Tout Catherine Colomb

résumé

Tout Catherine Colomb offre une plongée sans précédent dans l’univers d’une romancière profondément originale, dont la quête formelle est indissociable de préoccupations existentielles personnelles.

Ce volume comprend l’ensemble des textes que Catherine Colomb a écrits de 1911 à 1965. Aux quatre romans publiés de son vivant – Pile ou Face (1934), Châteaux en enfance (1945), Les Esprits de la terre (1953), Le Temps des anges (1962) –, s’ajoutent notamment deux romans inédits – « Des noix sur un bâton » (1935-1936) et « Les Malfilâtre » (1961-1965) –, un essai sur Béat de Muralt également inédit (1918-1920), et un ensemble d’articles parus dans la presse, pour la plupart jamais repris jusque-là.

Textes établis, annotés et présentés par Auguste Bertholet, Valérie Cossy, Anne-Lise Delacrétaz, François Demont, Claudine Gaetzi, José-Flore Tappy et Daniel Maggetti, directeur de l’édition.

En 2022, le Centre des littératures de Suisse romande, l'Université de Lausanne et Chahut média réalisent "Aux abîmes de la mémoire", un podcast de quatre épisodes, pour (re)découvrir cette auteure majeure: https://www.podcastics.com/podcast/episode/catherine-colomb-aux-abimes-de-la-memoire-205782/

biographie

Catherine Colomb (1892-1965) a fait des études de lettres à Lausanne, entrecoupées de séjours en Allemagne, en Angleterre et à Paris. Mère de deux enfants, elle consacre à l'écriture le temps qu'elle arrache à sa vie familiale. Avec ses romans Châteaux en enfance (1945), Les Esprits de la terre (1953) et Le Temps des anges(1962), elle est considérée comme un des écrivains les plus novateurs du XXe siècle en Suisse romande.

En 2022, le Centre des littératures de Suisse romande, l'Université de Lausanne et Chahut média réalisent "Aux abîmes de la mémoire", un podcast de quatre épisodes, pour (re)découvrir cette auteure majeure: https://www.podcastics.com/podcast/episode/catherine-colomb-aux-abimes-de-la-memoire-205782/

 

La Revue des Belles-Lettres – 2020, I-2

"Il convient de saluer la parution de cette nouvelle édition, tant elle vient combler un véritable vide. Outre les repères biographiques, agrémentés de plusieurs photographies et d’une sélection bibliographique, l’ouvrage offre une vision complète de la production de l’auteure. (…) Une somme aussi foisonnante que captivante." Anne-Frédérique Schläpfer

Nuit Blanche - magazine littéraire

"Une écriture à l’imaginaire débridé et aux riches métaphores qui décloisonnent l’espace et restructurent le temps. Un roman de Catherine Colomb, ça se décrit moins que tout autre. Il faut le lire, le vivre, le recevoir comme un don, dans les deux sens du terme : le don d’écriture d’une femme qui manquait pourtant d’assurance, et le don qu’elle fait au lecteur le plus exigeant. (…)

Lire Catherine Colomb, c’est suivre le développement d’une écriture où les caprices souverains et pour autant non moins cohérents de la mémoire dictent les règles. L’équilibre du monde qu’elle met en scène semble précaire, instable, car la mémoire donne sa forme aux textes : d’abord de façon accentuée, et donc sous une forme particulièrement déconcertante dans Châteaux en enfance, puis d’une manière qui se laisse plus facilement apprivoiser dans les romans suivants. (…)

Elle écrit comme elle pense, sous la dictée de ses souvenirs, décrivant un évènement, se rappelant une anecdote, dérivant dans ses pensées, cultivant une verve décapante, et tout cela, qui repose sur l’incertain et le lacunaire, finit par prendre une forme harmonieuse et néanmoins fuyante, à l’intérieur de laquelle la romancière fait entrer une quantité toujours plus grande d’émotions très pures, des images ensorcelantes, des intrigues multiples, qui vont et reviennent, comme le font les vagues, toujours présentes dans l’univers de l’écrivaine, imposant un rythme, une saveur, une certaine violence aussi. (…)

Lire Catherine Colomb, c’est éminemment exigeant, mais c’est aussi extraordinairement émouvant. Elle a cette façon comme personne de nouer, au sein d’une phrase, à travers sa pirouette syntaxique et la couleur des images, les évènements les plus étonnants et l’émotion la plus vive. C’est de la très grande littérature, on ne le dira jamais assez et on ne se lassera jamais de répéter que Catherine Colomb est le secret le mieux gardé du panthéon littéraire du XXe siècle." François Ouellet

Service littéraire

"L’insignifiance des jours prend une dimension peu commune [dans les romans de Catherine Colomb]. Et le lecteur tourne les pages, commence à visualiser les péripéties qui se piétinent les unes les autres, parce qu’on s’ausculte mutuellement. Semblable à un vieux film en noir et blanc, une phrase surprend : « Après trente ans, tous les humains ne sont que des rois en exil »." Alfred Eibel

Coopération Magazine

"L’œuvre, unique, de la romancière se découvre dans son ensemble (…). C’est richement préfacés et annotés que sont rassemblés ces textes sous la direction de Daniel Maggetti." Jean-Dominique Humbert

La Quinzaine littéraire

"Aujourd’hui, le génie de l’écrivaine vaudoise passionne à nouveau. Son œuvre vient d’être regroupée en un seul volume, grâce à un minutieux travail d’édition entrepris par Daniel Maggetti, directeur du Centre des littératures en Suisse romande. Tout Catherine Colomb (Zoé, 2019) permet d’éprouver la complexité d’une plume que la critique désigne comme précurseur du Nouveau Roman tout en la rapprochant de Virginia Woolf. Mais au fil des pages, on comprend que l’écriture de Catherine Colomb crée sa propre originalité." Carmille Bernasconi

Payot Libraire

"Cette œuvre, aussi brève en titres qu’importante en qualité et en richesse – stylistique, narrative, langagière – est donc axée sur Pile ou Face et la trilogie, complétée de deux inédits, une sorte de comédie grinçante des années 1930 intitulée Des noix sur un bâton et un nouveau grand roman, Les Malfilâtre/Vols de mouettes, trouvé inachevé à sa mort dans ses papiers, ainsi que sur un essai (destiné à sa thèse, abandonnée lors de son mariage) et divers articles de jeunesse. C’est cet ensemble que présente l’intégrale Tout Catherine Colomb, solidement encadré de notices critiques dues au travail de très longue haleine de six membres du Centre des littératures en Suisse romande (UNIL), sous la direction de Daniel Maggetti. Remettre ces écrits dans leur contexte et les parer d’une analyse approfondie mais accessible, tel est le cadeau que fait son équipe à Catherine Colomb, mais surtout au lecteur contemporain, à juste titre dérouté qu’un tel trésor dorme, quasi ignoré depuis des décennies, dans les malles de la littérature romande. Les critiques et chercheurs en revanche, comme le souligne l’impressionnante bibliographie, n’ont jamais passé à côté de ce talent manifeste, original et sans allégeances, nourrissant presque en secret depuis 1935 des études colombiennes qui trouvent aujourd’hui une tardive mais superbe expression."

Un article de Joëlle Brack à lire en entier ici

Neue Zürcher Zeitung

"Une existence littéraire clandestine, une œuvre inoubliable."

"Catherine Colomb possédait le don visionnaire des grands mystiques et des poètes. (…) Son travail traverse les époques ; il ne néglige rien et n'a que l'art comme consolation et source d'inspiration."

Un article d’Ivan Farron à lire en entier ici  

Libération

"Des voix errantes affluent dans les romans de Catherine Colomb, elles colonisent l’action, les conversations, les monologues, entraînent le texte dans de longues digressions, créant un monde très singulier, «colombien». (…) L’action est secondaire dans ces romans, dont la force réside d’abord dans une écriture désarçonnante au début, mais d’une réelle modernité. (…) Et une fois qu’on est bien arrimé au texte, on est embarqué pour un voyage où la mémoire (qui puise dans les «mythes personnels» de l’auteure) se joue des strates temporelles. L’air semble alors chargé de voix, vivantes ou défuntes ; parfois la féerie fait une intrusion, le monde de l’enfance le permet, la liberté de sauter d’un temps à l’autre aussi."

Un article de Frédérique Fanchette à lire en entier ici

24 heures

"Derrière la discrète bourgeoise se cachait une auteure résolument moderne. L’édition de ses œuvres complètes fait redécouvrir une écrivaine majeure.

Le style si particulier qu’elle déploie notamment dans sa trilogie, mêlant les temporalités, les personnages, les objets symboliques, les envolées poétiques et l’ironie mordante, avec des figures brossées en quelques traits marquants et récurrents : « Son originalité s’explique par la singularité de sa trajectoire. Elle n’a appartenu à aucun réseau d’écrivains, n’avait pas de relais et elle ne se souciait pas du regard d’autrui, car elle ne s’est jamais mise en position d’être regardée. Tout cela a créé une écriture d’une grande liberté.»"

Un article de Caroline Rieder à lire en entier ici

La Gruyère

"Tout Catherine Colomb permet une plongée inédite dans l’une des œuvres les plus originales des lettres romandes."

Éric Bulliard : Dans votre préface à Tout Catherine Colomb, vous soulignez le « caractère exceptionnel de cette œuvre inclassable »: en quoi l’est-elle?

Daniel Maggetti : C’est une auteure qui est toute sa vie restée en marge des écoles ou des groupes littéraires. L’œuvre s’est construite de manière assez secrète, autonome et indépendante. (…) Pour ce qui est de la production, Catherine Colomb est curieuse de la manière de faire évoluer la forme du roman. De plus, elle arrive à joindre le très enraciné et le complètement cosmique. C’est d’une grande originalité : elle ne fait pas du tout du sous- Ramuz, elle est ailleurs. Le fait d’être aussi autonome lui permet d’écrire selon son bon plaisir et advienne que pourra. Elle a une totale liberté et c’est surtout ça que je trouve exceptionnel.

Une interview à lire en entier ici

Le Monde

"La romancière suisse Catherine Colomb a vécu l'essentiel de sa vie à Lausanne, sur les bords du Léman. Son œuvre est à l’image de cette eau trop douce dont un souffle remue les profondeurs. La bonne société vaudoise où vont fouiller ses textes cache, en effet, elle aussi, bien des noirceurs. (…)

L'appareil critique, remarquable, est un vrai guide pour qui veut redécouvrir l'écrivaine. (…)

« Je suis poète, mais incapable de trouver une rime », confiera Catherine Colomb à la fin de sa vie. Avec elle, la phrase chante, se raye, dissone. Elle se segmente, s'éparpille pour s'enraciner loin en minuscules stolons. Les associations s’enchaînent, envahissent les portraits, les descriptions dont elles multiplient les détails. Une cage aux miroirs. On reste sous le charme de cet hallucinant fouillis, de ce génial « galimatias ». (…) Il est grand temps de se laisser aller à cette œuvre unique. Triste, effrontée. Bousculée, inquiète. Drôle. Et d’aller vers ce lac « si immense, si profond » où se reflètent les âmes."

Un article de Xavier Houssin à lire en entier ici

Daily Passions

"Ceux et celles qui ne connaissaient pas vont avoir un choc. (…) Contentez-vous d’entrer dans le livre, vous allez voir : le sens, la force, vont monter à votre esprit et soudain vous serez LE lecteur qui perçoit le sens et la force des mots. (…) C’est de la grande littérature. Et elle est bien servie par un appareil critique subtil et précieux. Chapeau bas !"

Une chronique de Noé Gaillard à lire en entier ici

La Liberté

"On s’y plonge dans le fort volume que les Éditions Zoé viennent de faire paraître. Oui, porter un regard neuf sur ces textes écrits entre 1911 et 1965 par cette grande romancière de la mémoire aujourd’hui remise en lumière, au point que sa place dans les lettres contemporaines, de marginale, soit peu à peu devenue centrale.  (…)

[Une] « voix inouïe » que ne cessera de défendre Roud : modulée par le flux des souvenirs, digressive jusqu’à perturber la linéarité du temps, portée par un style métaphorique et foisonnant – absolument inclassable."

Un article de Thierry Raboud à lire en entier ici

RTS - Espace 2

"Catherine Colomb (1892-1965) a dérobé à son univers bourgeois un espace littéraire à la manière de Proust, creusant le temps mémoriel de l'enfance, des disparus, restitués dans un cycle romanesque audacieux, souvent ironique et novateur. Enfin accessibles, tous les écrits de l'écrivaine révèlent une grande voix restée dans l'ombre par la complexité de son art."

Avec Valérie Cossy, professeure associée à la Faculté des Lettres de l'Unil et Claudine Gaetzi, poète.

Par Christian Ciocca.

A réécouter en entier ici

RSI

Tout Catherine Colomb dans l’émission « Alice » sur la RSI. Une chronique de Pierre Lepori à écouter en entier ici

Le Temps

"Vous ne connaissez pas encore Catherine Colomb? Quelle chance! Vous aurez le privilège de la découvrir dans une toute nouvelle édition publiée par Zoé. (...) Gustave Roud la tient en haute estime. Jean Paulhan, directeur de la Nouvelle Revue française, voit en elle une «romancière de génie». (...) Plus de cinquante ans après sa mort, son œuvre n’a rien perdu de sa force et de sa modernité. Un vrai bonheur de lecture gourmande."

Un article de Mireille Descombes à lire en entier ici

Allez savoir !

"Transcendant l’ordinaire, elle fait de la mémoire et du temps la colonne vertébrale de ses romans. De quoi parlent-ils ? De la bourgeoisie terrienne vaudoise, de ses jalousies, ses réussites et ses échecs. Mais par-delà les intrigues, c’est le travail d’écriture qui est au premier plan. Très vite, le lecteur se retrouve ainsi saisi, comme envoûté, par son appropriation subtile et très personnelle de la reprise, du motif, par l’utilisation récurrente d’une phrase ou d’une image qui ponctuent tout le récit comme un leitmotiv ou un refrain."

Un article de Mireille Descombes à lire en entier ici

Payot Rive Gauche

"Enfin toute l'œuvre de l'une des écrivaines fondamentales de la littérature suisse et francophone."
 

Tout Catherine Colomb: extrait

Extrait de Châteaux en enfance

III

 

« Il fait chaud ici, les hivers seront moins rudes que là-bas, pas de loups ; trois cent cinquante roubles que j’ai en poche ; le vieux prince passe la frontière et mange un os de poulet. » Adolphe déplaça un des anneaux de sa bourse de cuir et jeta deux florins à la servante. Les reines, éparses sur le tapis vert, se reflétaient dans leur miroir d’eau. C’est ainsi que Gustalof, invité par Adolphe, vint vivre à la villa, où se balançait au vestibule une lanterne en fer forgé ; dans sa chambre, sous le toit, il sortit de son baluchon un peigne sale, un chien empaillé, une pomme en bois où étaient fichés six couteaux à dessert, un œuf à raccommoder les bas qui en contenait un autre à raccommoder les gants, puis un autre, un autre encore, et là le vieux tourneur avait dû s’arrêter, l’habileté humaine épuisée, et dans l’échoppe qui donne sur le fleuve gris où les glaçons s’entrechoquent, incliner devant l’icône sa vieille tête et son cou noir de crasse. L’intendant Gustalof ira le dimanche soir chez la princesse ; un gâteau levé pousse vers le plafond un grand bras désolé ; jusqu’à l’aube du lundi, des inconnus entrent boire des verres de thé. « Un beau corps d’homme », dit la belle-mère folle dont le buste était planté de travers comme un cactus. Élise sourit. Sa dot avait servi à acheter la maison au bord de l’Arve, ses vitraux de couleur et sa lanterne en fer forgé. Sur la terrasse s’élevait un grand tilleul plein de rouges-gorges jusqu’en décembre, bruissant d’abeilles en mai et juin ; quand le printemps venait, le cousin Chanoz sonnait à la porte ; il annonçait son arrivée par des lettres écrites de l’Asile de vieillards[1], où il donnait de mauvaises nouvelles de ses rhumatismes et réclamait quelques sous pour s’acheter du tabac. Une fois par an on faisait à l’asile une vente, dirigée par Mlle Févot avec sa connaissance des cours ; elle amenait sa nièce Émilie Févot qui avait un visage carré et pâle et de terribles bouclettes noires sur le front ; elle apportait aussi des bibelots, des pelotes de tapisserie, des sacs au crochet qu’elle faisait elle-même tout l’hiver dans son salon capitonné de velours rouge, sous le portrait de la reine qui, au-delà du Channel, buvait son thé, une théière de thé, une théière de rhum, disait ce pendard de médecin tandis que sa femme, incapable de manger plus d’une miette de gâteau levé, levait vers le ciel si bleu des années septante[2] sa face inconsolable ; les dames du village arrivaient par le portail ouvert ce jour-là à deux battants, la vieille Angenaisaz semblable à un porte-habits, le pasteur qui gardait par économie sa face rose de bébé à laquelle il ajoutait une année des favoris puis des favoris blancs, raréfiait le toupet qui la surmontait, enlevait quelques dents. Parfois un fragment de la famille Laroche montait du bourg dans la voiture vernie tirée par le cheval gris pommelé conduit par le vieux serviteur ; le cheval attaché à l’ombre du sorbier se défendait contre les mouches, sa peau se moirait comme l’onde. Au printemps, Chanoz quittait l’Asile de vieillards, achetait une pacotille et debout dans les cours pavées, entre les fuchsias, devant les enfants immobiles dans leurs châles vaudois[3] croisés, étalait à leurs yeux fascinés des aiguilles à tête d’or, du savon dans du papier vert pâle et des lacets, des lacets innombrables, de quoi étrangler tous les muets du harem de Louis Laroche ; on parlait sous le manteau de ce qui se passait aux Grâces ; Emma Bembet en sortit un dimanche matin, pleurant le long des haies, la taille déjà légèrement déformée ; les gamins cachés derrière le mur de la vigne lui jetèrent des boules vertes qui restèrent accrochées à sa pauvre robe noire ; cependant le beau Louis Laroche embrassait dans le cou la lingère Julie, pieuse et solennelle ; la verrue noire qu’on voyait à travers les cheveux ne dégoûtait pas ce cochon de Louis, comme l’appelait son cousin Jämes dans l’intimité. Chanoz s’avançait à travers le printemps, ses lacets en jus[4] jetés sur l’épaule ; de temps en temps il joignait tant bien que mal ses petites mains grasses au bout de ses bras courts, levait vers le ciel sa petite figure ronde et remerciait celui qui avait créé les montagnes irréelles, le lac qui s’allongeait à leurs pieds, l’ombre que faisaient les jeunes pommiers sur les prés verdissants ; à midi, il mangea un quignon[5] de pain et du fromage, le dos appuyé à un tronc, ses jambes courtes et grasses allongées devant lui. Il ne vendit pas grand-chose ce jour-là, une pièce de chevillères rousses, quinze centimes, à la garde-barrière du moulin[6] ; le train allait passer, un char descendait chargé de tonneaux ; le cheval esquissé par six lignes courbes s’arrêta net devant la barrière blanche et noire ; la garde-barrière agita un drapeau rouge, l’étendard qui commençait partout à se lever de la terre et qui ne paraissait, au début, qu’un morceau du jupon de flanelle des gardes-barrières ; le train passa à cinquante kilomètres à l’heure, les lignes courbes du cheval redevinrent droites, il fit franchir au char les rails luisants, Chanoz suivit, et la garde-barrière se réintégra avec sa chevillère rousse dans la maison de bois d’où sortait tantôt sa tête, tantôt un de ses bras ; elle dut poser sur la fenêtre la chevillière rousse. Chanoz arriva vers le soir à la villa Mon-Désir au-dessus de l’Arve ; Élise râtelait quelques feuilles tombées. « Cousine ! » cria Chanoz de sa voix grêle. Elle redressa un peu son étrange dos en pente. Il se tenait sur le seuil du jardin, souriant, huileux de transpiration. « C’est vous, Chanoz ? » Il repoussa son chapeau en arrière et se gratta le front. Même la belle-mère qui les croisa une minute plus tard dans le vestibule, le buste planté de travers comme un cactus, ne put dire en le voyant : « Un beau corps d’homme ! » Il joignit avec peine ses courtes mains grasses lorsqu’on apporta le plat de rôti de bœuf, ferma les yeux et s’abîma en pensée dans son chapeau comme autrefois lorsque vêtu de son pantalon de milaine[7] il attendait le pasteur à bonnet d’Écossais qui brûlait dans le grand poêle des branchettes de framboisier et gardait pour lui les moules de la commune. La folle baissa sur son assiette sa face pâle et échevelée, crut voir une tache et l’essuya longuement avec sa serviette. La lampe de cuivre se balançait imperceptiblement au plafond comme une lampe de navire. Mais une seule lampe s’enfoncerait dans le sol sans se briser, celle de la frêle Galeswinthe dans le bosquet. « C’était bien beau, l’asile. Tout le monde était bon, bien bon. » Jämes Laroche montait quelquefois du bourg avec Clotilde dans sa robe verte ornée de guipures, qui retenait sur sa tête un vaste chapeau et dévoilait sous son bras une tache de transpiration ; son grand visage de carnaval oscillait légèrement comme si elle avait été traînée sur un char ; le vieux Jules les regardait venir semblables à des anges, il était sourd. Jämes fixait sur les pavés de la cour et les fientes crayeuses des poules ses mornes yeux d’anthracite ; le comité, devançant Dieu, avait placé les vieillards en paradis : une ferme vaudoise, son mur de gauche avançant sur la façade en retrait pour protéger le banc vert sous les fenêtres, la petite porte basse, fourrée de paille, de la chaude écurie, la grande porte de grange au seuil de velours beige usé par les chars qui ébranlent en juin de leur tonnerre les maisons paysannes[8]. Mais en face de la villa Mon-Désir, plus près de l’Arve encore, l’autre villa presque semblable, éclairée d’un dernier rayon – le dernier baiser de l’astre du jour, pensait le directeur du Grand-Théâtre[9] dans son salon de velours rouge capitonné, très affairé à sortir de leurs écrins les bracelets de brillants destinés à la diva qui chantait Marguerite[10] – eut son mur crépi fardé de rose, ses contrevents devinrent sinople, sa porte amarante et les volutes de fer forgé qui soutenaient son balcon, corinthe.

 


[1] L’Asile de vieillards de La Côte a été fondé en 1910 à Trélex, au lieu-dit La Coque, au-dessus du village ; il déménagera pour prendre ses quartiers à Begnins en 1916. Catherine Colomb songe probablement au premier siège de l’institution, qu’elle a connue dans son adolescence. Étant donné les nombreuses références empruntées à Yverdon, il est possible aussi que l’Asile de vieillards de cette ville, en activité sous ce nom depuis la fin des années 1880, ait aussi été un modèle.

[2] Sur les dactylogrammes, « septante » corrige « nonante ».

[3] Il s’agit du châle de forme triangulaire, généralement en tricot de laine et de couleur sombre, qui accompagne le costume de travail traditionnel vaudois.

[4] Il semblerait s’agir de rouleaux de réglisse, tels que les décrit  Jean Cocteau dans Les Enfants terribles : « ces rouleaux de réglisse qui ressemblent à des lacets de bottine et que sucent les collégiens » (Œuvres romanesques complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2006, p. 570).

[5] Sur le dactylogramme ayant servi à la composition du texte, « quignon » remplace « morceau » qui avait remplacé « crochon » sur les deux exemplaires du texte dactylographié.

[6] Le moulin du Vernay, à côté de la voie de chemin de fer (voir p. 000).

[7] Milaine : « Drap ou étoffe moitié laine et moitié coton » (Pierrehumbert).

[8] Si l’on s’en tient aux éléments référentiels, il s’agirait vraisemblablement de l’asile de Trélex, dont le bâtiment, remplacé par celui de Begnins, a abrité depuis la Première Guerre mondiale des camps de vacances de l’Union chrétienne de jeunes filles de Genève. La description fait cependant penser à d’autres lieux, en particulier à l’Asile de vieillards du Gros-de-Vaud, inauguré en 1925 à Goumoëns-le-Château, et dont les bâtiments comprennent, outre le château, une ferme et la maison du fernier.

[9] Le Grand-Théâtre de Genève, bâti sur d’anciens fossés de fortifications, a été inauguré en octobre 1879, avec une représentation du Guillaume Tell de Rossini.

[10] Allusion au personnage de Faust, de Charles Gounod ; l’opéra a également été représenté à Genève, au Grand-Théâtre, en décembre 1879.