parution janvier 2015
ISBN 978-2-88182-936-9
nb de pages 240
format du livre 140 x 210 mm

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Matthias Zschokke

L'Homme qui avait deux yeux

Traduit de l'allemand par Patricia Zurcher

résumé

L’Homme aux deux yeux est à la fois le roman d’aventures d’un héros moderne et la mise en scène d’un monde aussi noir que vide de sens. Dans cette histoire, Matthias Zschokke est acerbe contre la société d’aujourd’hui et sa diatribe est ici brillante.

L’homme qui avait deux yeux se distingue à peine des autres, visage, cheveux, vêtements et mallette couleur sable. Il perd sa femme, son chat, son travail de chroniqueur judiciaire, son appartement dans la capitale. A cinquante-six ans, il s’en va à Harenberg, une petite ville de province dont la femme avec qui il vivait lui a recommandé les bienfaits.

Tout au long de sa lente marche vers la grisaille, le dénuement et la mort possible ou souhaitée, ses souvenirs lui apparaissent, aussi attendrissants que fâcheux, ses révoltes éclatent dans des formulations caustiques, mais son corps a encore besoin de chaleur. A Harenberg Rosaura, qui tient un bar et accepte de longs diaogues, lui offre de curieux plaisirs.

 

Ce roman raconte en filigrane une histoire d’amour avec «la femme qui préférait se taire», celle qui chantait dans la même chorale au temps de leur jeunesse.

Matthias Zschokke est passé maître dans l’art de raconter de petits riens en les tirant à hue et à dia jusqu’à ce qu’ils apparaissent dans une lumière étrange où ils perdent leur évidence et nous étonnent.

Nous sommes là devant un diamant noir.

biographie

Matthias Zschokke, né à Berne en 1954, a d’abord choisi une carrière de comédien. Mais les quelques années qu’il passera au Schauspielhaus de Bochum, dirigé à l'époque par Peter Zadek, le convaincront à tout jamais qu'il n'est pas fait pour cet art-là. En 1980, il part s'installer à Berlin et se lance à corps perdu dans trois autres activités artistiques, écrivain, dramaturge et cinéaste.

Ces trois professions, il les mène de front, "comme on assaille une forteresse, en attaquant de tous les côtés". Jour après jour, il se rend dans une usine désaffectée où il dispose d'un étage entier pour réfléchir au monde qui l'entoure. C’est là qu’il écrit six œuvres en prose, sept pièces de théâtre et trois films. Des œuvres que la critique, immédiatement séduite par son style reconnaissable entre mille, commente et encense abondamment, à commencer par Max, son premier roman, qui lui vaudra le Prix Robert Walser en 1981. Cinq ans plus tard, son talent du cinéaste lui vaut le Prix de la Critique allemande pour son film Edvige Scimitt. Puis en 1989, tandis que la prestigieuse revue théâtrale allemande Theater heute l’élit meilleur jeune auteur de l’année après la création de sa pièce Brut à Bonn, son second film, Der wilde Mann, se voit primé à Berne.

Prix Gerhard Hauptmann en 1992 pour sa pièce Die Alphabeten, et plus récemment, Grand Prix bernois de littérature pour l'ensemble de son œuvre, Matthias Zschokke est l'unique écrivain de langue allemande à avoir reçu le prix Femina étranger, pour Maurice à la poule, en 2009. Il n'a pourtant jamais été un auteur "en vogue". Son nid, c'est en marge des phénomènes de mode en tous genres qu'il a choisi de le faire et c'est de là qu'il observe le monde. 

La Quinzaine littéraire

"[...] Existe-t-il dans ce livre remarquable dominé par une ironie corrosive, quelque chose ressemblant à une leçon? L'auteur y adopte-t-il la figure du moraliste? Ce qui est clair, c'est que le désir de menor hante le protagoniste en quête d'un tuteur susceptible de lui donner cette fameuse individualité, objet obessionnel d'une époque dont le mot d'ordre est la "réalisation de soi". Il demande ainsi à Rosaura de l'aider à "produire un effet moins ennuyeux sur les autres", à dépasser ses limites, à faire quelque chose qui sorte de l'ordinaire. Car, même s'il a constaté que "tout le monde ne peut pas être un tigre", il refuse de demeurer un terne "tapir". En femme de bon sens, Rosaura esxpose alors, dans le passage le plus émouvant du roman, son incompréhension des gens aspirant à sortir de l'ordinaire. Elle conseille à l'homme qui a deux yeux de demeurer tel qu'il est, de persévérer dans son être, ennuyeux ou pas, le bonheur consistant pour elle à accomplir, hic et nunc, les gestes les plus quotidiens et à observer chaque jour les oiseaux. Si, à travers Rosaura, l'écrivain donne ici une leçon de banalité, celle-ci n'a donc rien d'une sentencieuse admonestation: Rosaura n'est pas une figure du maître. Et Matthias Zschokke, inscrivant son œuvre dans le cadre de la crise post-walsérienne des mentors, nous invite à découvrir une réponse spinoziste au "nous voudrions devenir ce que nous sommes" inspiré de Nietzsche et que dévoient nos sociétés en proie au coaches et autres guides plus ou moins spirituels." (Félix Mairot, La Quinzaine Littéraire)

Suisse Magazine

"Qu'y a-t-il de plus banal qu'un homme qui a deu yeux et qui est tellement ordinaire qu'on le prend pour un autre (...)? Et pourtant c'est à partir de là que l'auteur raconte le côté noir et absurde du monde moderne. L'homme qui a deux yeux commente la trame de ses journées, observant les détails infimes qui surprennent et s'imposent. Il regarde autour de lui et sa diatribe est d'une ironie vengeresse, d'autant plus efficace qu'elle se distribue par petites touches (...)" Juliette David

notre temps

« (…) L’écriture pointilleuse de Matthias Zschokke se révèle corrosive et engagée. (…) » 

Tribune de Genève

« “Il développa une aversion pour tout ce qui sortait de l’ordinaire. Cela lui paraissait trop évident. Ce qui était normal lui paraissait autrement plus compliqué et intéressant.” Inversons donc un peu les choses, le temps d’une lecture. Rétractons-nous des tonitruances consensuelles et des contre-vérités publicitaires. Donnons discrètement la main à Matthias Zschokke, qui, à force d’observer de petits riens, aboutit à de grandioses découvertes. Suivons-le dans sa méticuleuse pérégrination, sur les talons de personnages que les adjectifs et les relatives qualifient plus justement que les noms, selon le principe que l’attention prêtée aux humbles détails renseigne mieux que les phrases du clairon.

 

Sur le chemin des souvenirs et des associations d’idées, à la fois erratique et rigoureux, on fait la connaissance de cet homme aux deux yeux qui, à 56 ans, ne poursuit que la routine; de la compagne taciturne et narcoleptique qu’il vient de perdre en même temps que son chat; et des rencontres qui ponctuent sa migration existentielle de la capitale à la bourgade de Harenberg. Aussi dépourvu d’ego que son chroniqueur judiciaire de héros, le narrateur tend une oreille ingénue à l’absurde, au comique, au profond, au politique qui cognent sous la surface grise de l’objectivité. “C’était de la médisance à dose homéopathique. Il disait presque du bien, mais de façon à ce que son vis-à-vis finisse par penser du mal de la personne dont il était question.”

 

Peu à peu, les perles de banalité forment un long sautoir de vérités imparables. On devine en creux le portrait d’une Allemagne ordrée ou d’une Suisse calfeutrée dans sa neutralité. On voit se préciser la philosophie de l’auteur de Maurice à la poule: que l’aventure se cache au cœur de l’habitude, l’individualité au cœur de l’espèce et l’identité au cœur de la normalité. On apprend surtout qu’une écriture mesurée, qui ne cherche pas tant à se délecter d’elle-même qu’à servir son objet, s’impose une fois le livre refermé comme un point brillant au milieu de la pénombre. »

 

Katia Berger

La Liberté

« (…) La prose légère et lumineuse de Zschokke est ourlée d’ombre, et derrière l’étrangeté du regard pointent la tristesse et l’envie d’en finir. Loin d’être déconnecté du monde, L’Homme qui avait deux yeux questionne son agitation insensée. (…) » Anne Pitteloud

La Gazette Nord-Pas de Calais

« (…) Avec ce personnage contemporain et la mise en scène d’un monde aussi noir que vide de sens, l’auteur peint avec finesse et obstination ces petits riens de l’existence, jusqu’à ce qu’ils se reflètent dans une lumière étrange où ils perdent leur évidence et nous surprennent. » Patrick Beaumont

Le matricule des anges

« (…) Un livre tragique et drôle à la fois, qui nous conte l’histoire d’un homme qui perd pied devant les exigences de la réalité, la prégnance d’un monde qui, sans ménagement, semble s’ingénier à l’éconduire. Un destin cruel raconté au fil d’une multitude de petites histoires, des petites proses à la Walser qui, comme les pièces d’un puzzle, dessinent le caractère provisoire et dissonant de la vie, tout en soulignant le caractère implacable de ce qui conduit l’homme qui avait deux yeux à se sentir de plus en plus étranger au monde comme à lui-même. (…) Une nausée d’être à laquelle la manière d’aller de la prose de Matthias Zschokke, tout en ruptures et art de la dérive, donne corps et langue. » Richard Blin

Le Temps

Dans «L’Homme qui avait deux yeux», le Biennois dégonfle les boursouflures contemporaines. Un roman à l’humour absurde, Prix fédéral 2012, qui fera date

S’il fallait un roman pour dégonfler les boursouflures contemporaines, les postures égomaniaques, les appels au sacrifice, s’il fallait un livre pour questionner le langage et les discours, tous les discours (populistes, médicaux, financiers, juridiques), s’il fallait une fable pour louer le silence, s’il fallait un conte pour rire dans la débâcle, ce serait L’Homme qui avait deux yeux, le nouveau roman du Bernois Matthias Zschokke. 

Depuis Max, en 1988, Matthias Zschokke emprunte des sentiers à part, discrets, loin des autoroutes formelles. Sur ces chemins, il s’arrête souvent pour observer des détails à première vue insignifiants, qui racontent pourtant plus que n’importe quel plan large ou n’importe quelle explication. De là sa parenté avec Robert Walser, grand observateur des tessons du réel.

Que ce soit dans ses romans, dans ses pièces de théâtre, ses récits de voyage ou sa correspondance, ses personnages (ou lui-même) flottent, tanguent, clowns tristes qui affrontent avec rigueur le train-train quotidien tout comme les ballottements du monde. En voyage, Matthias ­Zschokke se met en scène en regardeur étonné, questionnant sans cesse les habitudes, qu’il s’agisse de son quartier à Berlin ou d’une plage à l’autre bout du monde. Dans ses romans, ses personnages sont des voyageurs dans leur propre vie. Dans une visite guidée, ils seraient les premiers à prendre la tangente, à se perdre. Ou alors à bombarder le guide de questions insolubles avec beaucoup de détails. C’est quoi, vivre?

L’Homme qui avait deux yeux est le pendant, tout aussi drôle mais plus sombre, plus apaisé aussi, de Maurice à la poule qui avait valu à Matthias Zschokke le Prix Femina étranger en 2009. Maurice conservait une part d’enfance. L’Homme aux deux yeux pourrait être Maurice mais bien plus tard. Le livre s’ouvre sur la mort (forcément inopinée, loufoque, pleine d’une grâce d’opéra italien) de la femme avec qui l’Homme aux deux yeux vit depuis plusieurs décennies.

Qui est ce veuf sans nom? Un homme globalement très déprimé à qui il arrive des choses très drôles. Comme le titre l’indique, il est à la fois banal et hors norme. Ou plutôt, sa banalité extrême en fait un être à part. Il est à ce point comme les autres qu’il se fond dans le paysage. Cheveux et vêtements couleur sable, il présente un visage si peu distinctif que tout le monde le prend pour un autre. Mis à part cette fadeur apparente, l’Homme aux deux yeux est très actif dans l’inaction, très parlant dans le silence et très loquace quand il décide de parler, c’est-à-dire rarement. Croisement entre un clown et un philosophe, il pose des questions frontales sur le sexe, le travail, l’économie, la vie, le suicide, la vérité, les mots, l’amour, la justice. Quand il s’emballe un peu trop, «la femme qui vit avec lui dans le même appartement», lui lance: «Comme le monde est profond. Je crois qu’il vaut mieux ne pas trop en parler.»

Comme Maurice, l’Homme aux deux yeux bute contre le monde comme un oiseau contre une vitre. Maurice ne cessait de tester deux approches: trouver un gouvernail à sa vie ou se fondre dans le mouvement comme l’eau dans un torrent? Au travers d’une immense fatigue pour tous les rituels sociaux (Nouvel An, dîners entre amis en tête), l’Homme aux deux yeux est toujours tiraillé par les questions existentielles («il réfléchit jour après jour à la vie dans laquelle il a été jeté»). Il a néanmoins dépassé toute idée de destin. En proie au chagrin, il se réfugie dans une petite ville, Harenberg, recommandée par «la femme avec qui il vivait dans le même appartement» comme étant un lieu capable de chasser les idées noires.

L’arrivée, au tout début du livre, de l’Homme aux deux yeux dans la bourgade sinistre, est un morceau d’anthologie. Pour ne pas gâcher le plaisir de lecture, on se bornera à évoquer l’entrée de notre homme dans un bar à prostituées. Il arbore une improbable coupe de cheveux réalisée juste avant de prendre le train. Alors qu’il n’a jamais mis les pieds à ­Harenberg et a fortiori dans ce bar, les habitués présents l’apostrophent tout de go: «Espèce de salopard. Alors comme ça, tu veux revenir chez nous à présent et bouffer nos patates? Sans les avoir plantées et sans les avoir récoltées? […] Mais ce n’est pas si simple mon ami. On le sait nous-mêmes, comme c’est joli chez nous. Ce n’est pas pour rien que Harenberg est appelée la Kiev de l’Ouest, qui passe à son tour pour être la Jérusalem de l’Est.» L’Homme aux deux yeux se défend: «Je ne suis jamais venu ici, comme je l’ai déjà expliqué à la dame qui se tient derrière le bar. Cela m’arrive constamment que l’on me confonde. C’est que mon visage n’est pas particulièrement facile à se rappeler. Se peut-il que vous me preniez pour un coiffeur nommé Türschmidt? Je me suis fait couper les cheveux par lui juste avant de partir. C’est lui qui m’a infligé cette drôle de coiffure de page, exactement la même que la sienne.» L’explication n’aura aucun effet sur l’ire des buveurs.

L’homme aux deux yeux ne bougera plus de Harenberg. Déroulant mentalement sa vie, il déploiera aussi sa rencontre avec la femme qu’il a, en fin de compte, aimée. Le couple s’aime au cœur du train-train, sans mots, sans phrases, s’en méfiant même, comme on l’a vu. Se préparer à manger, regarder ensemble par la fenêtre, lire en silence en hochant la tête, tels sont les sommets de leur histoire. Il en est un autre peut-être, celui où l’homme regarde la femme dormir.

Face aux médecins qui tranchent au lieu de soigner, face aux propriétaires avides, face aux adeptes du régime alimentaire préhistorique, face aux juges qui ne font pas la différence entre justice et sentiment de justice, l’Homme aux deux yeux écrit des lettres, tempête, observe. Sans le sou, il se montre très pragmatique. Il acceptera de devenir membre d’une loge maçonnique dans l’espoir de toucher le pactole. La scène, sur plusieurs pages, est un autre sommet d’humour absurde.

Rosaura est la dame qui sert au bar de Harenberg. Elle joue un rôle important. C’est elle qui écoute les interrogations sexuelles de l’Homme aux deux yeux ainsi que ses projets d’en finir. «Je préférerais ne pas continuer.» Le sens de la vie? Rosaura ne s’en laisse pas conter. Elle aura le mot de la fin.

Lisbeth Koutchoumoff

 

Le Monde des Livres

"Il y a du Bartleby et du Plume dans l'homme aux deux yeux, du K. de Kafka aussi. (...) mais  le style et la finesse de Zschokke le distiguent des imitations. Lui qui n'a jamais beaucoup parlé, parce qu'il considérait sa vie comme trop banale, devient l'habitué d'un bar interpole dont la propriétaire, lors de leur première rencontre, l'a d'abord copieusement invecté et jeté dehors, avant de devenir son amante d'un jour. La confiance des corps aidant, il n'hésite pas désormais à poser à cette femme nommée Rosaura les questions les plus congrues, n'esquivant rien, comme si les mots "interdits", "convenances", "habitude" n'existaient plus: "Pourriez-vous éventuellement m'aider dans ma tentative de produire un effet moins ennuyeux sur les autres?" ou b ien : "Vous n'auriez pas dans votre cercle de connaissances un jeune homme qui s'y connaisse en pratiques sodomistes?"

Parce que tous le susjets sont abordés avec naturel et candeur, il y a quelque chose de sereinement enfantin dans ce livre qui coule comme une cascade, sans numérotation de chapitre. Quelque chose d'enfantin et de médiéval, rappelant ces fabliaux où l''évidence du temps présent installe les personnages dans un réel chaque fois renouvelé. Tenté un moment par la pendaison, l'homme aux deux yeux voit le bon sens de Rosaura ramener ses deux pieds sur la terre ferme. "Et c'est ainsi qu'ils vivotèrent." Tels sont les (presque) denriers mots du roman, qui révèle beaucoup d'autres surprises." Pierre Deshusses 

Le Gros Poète

Berlin, début des années 1990. Le héros de Matthias Zschokke, un gros poète débonnaire, croit devoir écrire le grand roman de la capitale allemande réunifiée. Mais ce n'est pas son registre. Il préfère quand rien ne se passe, les histoires ordinaires qui révèlent nos failles et celles de la société. Pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, pour obéir à un petit elfe insatiable qui le supplie de lui raconter "quelque chose de beau", il convoque des souvenirs d'enfance, décrit son travail vain et quotidien, s'inquiète du temps qui file. Puis, il en meurt, sans faire de bruit. Dans ce roman paru il y a 25 ans perce déjà la profonde mélancolie de Matthias Zschokke. À sa manière incomparable, élégante et allusive, il interroge le roman engagé, la réussite sociale, le couple, la sexualité enfantine, tous thèmes dont l'actualité n'est pas à démontrer.

Quand les nuages poursuivent les corneilles

Matthias Zschokke ne donne jamais à ses héros des facultés hors normes qui attireraient un regard admiratif ou envieux. Au contraire : il les place au niveau du lecteur et se met lui-même à côté d’eux, il les observe dans leur vie quotidienne, avec le plus grand étonnement.

Dans Quand les nuages poursuivent les corneilles, le héros se repose quand il est rassasié et se relève quand il a faim. Il aime que la femme avec qui il vit soit là à ses côtés. Pourtant, les grandes questions du destin ne lui sont pas épargnées : sa vieille mère et son ami de toujours lui demandent de mettre fin à leurs jours. Pour les aider, il envisage un hold-up improbable puis tente de monter une pièce de théâtre, mais c’est sans compter l’essentiel : boire des cafés, regarder vivre les gens et les canards, manger du fromage. Et surtout, contempler des lambeaux de nuage qui poursuivent des corneilles.

Trois saisons à Venise

En 2012, Matthias Zschokke passe trois saisons à Venise, invité par une discrète fondation suisse qui met à sa disposition un appartement au cœur de la ville. De sa résidence, il écrit quotidiennement à son frère, à sa tante de Palerme, à son éditeur, à sa traductrice, à une chanteuse d’opéra, à une directrice de musée, à son fidèle ami de Cologne, parmi d'autres de ses connaissances et relations professionnelles. Ces lettres par mail s’enchaînent comme un roman dense, drôle, désopilant même, qui donne à voir Venise à travers un kaléidoscope malicieux et philosophique.

Zschokke note, raconte, commente avec passion tout ce qu’il voit, entend ou sent. Les touristes ne le dérangent pas, ils sont amusants à observer, avec les murs et les canaux qu’ils longent, les piazzette où ils se serrent, les palazzi, les musées, le Lido, les ponts. Lui, le résident, zigzague à travers eux, relève leurs particularités avec une hilarité joyeuse. La beauté de Venise l’empêche de travailler, la déambulation continuelle devient une drogue d’où surgissent les scènes les plus mélancoliques et les plus humoristiques.

Courriers de Berlin

 

Courriers de Berlin est à la fois une curiosité et une première car il est fait de mille cinq cents mails envoyés par l’auteur à son meilleur ami, d’octobre 2002 à juillet 2009.

Matthias Zschokke est mélancolique, les hauts et les bas de son humeur s’enchaînent à une vitesse vertigineuse. Ses messages laissent deviner un interlocuteur bourru, emporté, plus acerbe encore que lui-même; tous deux aiment la littérature, le théâtre, l’opéra, le cinéma et la télévision, ainsi que les voyages, les restaurants et les parfums. Les livres qu’ils lisent, les spectacles qu’ils voient suscitent des avis féroces, Courriers de Berlin est un essai monumental sur la culture d’aujourd’hui et ses fabricants.

C’est aussi un livre sur l’amitié.

La critique allemande a été unanime à reconnaître dans ce texte une œuvre pleine d’humour au style aérien.

 

 

 

Amman, New York, Berlin et autres... Extraits audios de Circulations lus par Gilles Tschudi

Ces extraits mènent l’auditeur de Berlin à New York en passant par les Alpes, Budapest et Amman. Journal de voyage ou guide touristique, en tout cas un grand portrait de nos espaces de vie, à la façon des grands auteurs du XIXe siècle qui décrivaient aussi bien paysages, auberges, que les hommes et les femmes y vivant. Sur la route, le lecteur partage avec le promeneur solitaire moderne qu’est Matthias Zschokke des moments de grande jubilation et des instants d’extrême mélancolie. 

 

 

Gilles Tschudi, comédien à la haute précision, aime le regard candide et philosophe que Matthias Zschokke porte sur le monde. Il nous fait voyager avec l’auteur dans un juste mélange de douceur et d’ironie.

Circulations

Amman, Budapest, Baden-Baden, Saint-Luc, New York, et en entrée, Berlin. De la ville omniprésente dans son œuvre, Matthias Zschokke nous entraîne dans le vaste monde. Avec son sens si aiguisé de l’observation et son regard plein d’humour et d’empathie, il nous guide de mégapoles en coins perdus, saute de l’une à l’autre au fil des mots.

Plus que le voyage, c’est le génie des lieux qui l’intéresse, comme des personnages qui se révèlent peu à peu. Et même si le lecteur peut puiser dans cet ouvrage quelques bonnes adresses, il s’agit avant tout ici de littérature. La subjectivité et la poésie qui habitent cette mosaïque de petits récits ne laissent aucun doute sur la nature de cette invitation au voyage.

 

Maurice à la poule

Maurice passe ses jours dans son bureau du quartier nord de Berlin, là où débarquent les habitants de l’Est, une zone déclarée «sensible». Il écrit à son ami et associé Hamid à Genève, le plus souvent il ne fait rien. De l’autre côté de la cloison, quelqu’un joue du violoncelle, cela l’apaise, mais il ne réussit pas à dénicher le musicien tant le dédale des immeubles est inextricable. Il fréquente souvent le Café Solitaire, la Papeterie de Carole, passe devant le Bar à Films de Jacqueline, des lieux dont les propriétaires changent souvent pour cause de faillite.

Dans ce roman fait de détails, d’esquisses et de lettres, Zschokke met en scène des existences sans gloire, des êtres blessés par la vie, pour qui il nourrit une tendresse sans limites.

La Commissaire chantante, L'Invitation, L'Ami riche

Si les personnages du théâtre de Matthias Zschokke sont des adeptes de l’autodérision, si leur esprit est férocement perspicace et lucide, ils restent capables de grandes amours et sont au fond des romantiques. C’est tout l’art de Matthias Zschokke. Il ressort de ses pièces un esprit sombre peut-être, mais aussi tendre, espiègle et brillant. La Commissaire chantante sait raconter des histoires comme personne et sa maladresse est bien plus charmante que désespérante ; L’Ami riche incarne moins un espoir dérisoire que l’espérance réelle d’un changement fondamental ; et les protagonistes de L’Invitation pratiquent l’art de ne pas tricher dans un contexte de convenances sociales qu’ils sont tous incapables d’adopter.

Les trois pièces réunies dans ce livre sont d’une profonde humanité, notre désir d’être aimé y est omniprésent. L’élégance mélancolique de la langue de Zschokke permet à ce théâtre de se lire comme de la littérature de fiction.

Max (2005, Zoé poche)

Max

 

« Max est devenu acteur. Mais il ne l’est plus depuis longtemps. Le théâtre est un pays froid. D’innombrables fois, il a tenté de le quitter. Il se tenait à l’arrière de cet iceberg, à moitié dans l’eau, car pour quitter l’esquif, il faut se tenir au bord. Du regard, il cherchait des possibilités plus aimables, et quand quelque chose apparaissait dans le lointain, il fléchissait les genoux, prêt à sauter, plein d’espoir, mais ça n’en valait jamais la peine car les autres icebergs étaient très ressemblants, et ainsi il tendait, il détendait, tendait, et entre-temps il attrapa un sérieux rhume. »

Max (1988)

Max

Ouvrage disponible en poche : http://editionszoe.ch/livre/max-2

L'Homme qui avait deux yeux: extrait

L’idée de quitter la capitale

 

«La femme qui s’était endormie et qui était morte étouffée sur la chaise longue lui avait expliqué, il y a des années de cela, que si un jour il se sentait au bout du rouleau, il devait se rendre en train à Harenberg, puis prendre à gauche dans le passage souterrain et monter l’escalier ; il trouverait là plusieurs hôtels situés côte à côte où l’on pouvait bien se reposer. Il avait suivi ces instructions, mais la rue dans laquelle il déboucha était lugubre et il n’y avait pas un seul hôtel en vue. Comme sa valise était lourde, il n’avait pas envie de faire demi-tour et de redescendre l’escalier. Il préférait croire que l'information était exacte et qu’il suffirait de faire quelques pas de plus pour trouver les hôtels. En outre, la bruine accomplissait son œuvre de découragement avec un tel sérieux que la seule idée de rebrousser chemin l’eût mis au désespoir.»

 

La femme qui préférait se taire

 

«Comme il préférait une vie paisible et qu’il évitait, dans la mesure du possible, toute nouvelle rencontre, toute discussion inutile et toute visite superflue, il avait appris avec le temps à apprécier sa nature renfermée. Contrairement à lui, elle n’avait aucun scrupule à être fatiguée. Cela le fascinait. À huit heures du soir, habituellement, elle était prête à aller dormir. Son éducation, jamais personne dans sa vie ne s’en était occupé. C’est pourquoi elle ne savait rien, ou elle savait les mauvaises choses, rien que des curiosités inutilisables. Elle était frêle, se taisait la plupart du temps et, à dire vrai, elle ne lui déplaisait dans aucune situation. Même le fait qu’elle ignorât de quand à quand avait duré la Seconde Guerre mondiale ne parvenait pas à le remonter contre elle. Au contraire, lorsqu’un jour il l’appela d’une voix caressante “mon basilic à moi“ et qu’elle ne comprit pas ce qu’il entendait par là, ce fut pour lui l’occasion de lui expliquer que le basilic était une plante dont on disait jadis qu’elle poussait particulièrement bien sur le cerveau d’un homme assassiné. Ça lui plaisait. Il aimait savoir des choses que les autres ne savaient pas. Elle lui lança un regard plein d’incompréhension ; il la regarda, insondable.»

 

Retour sur sa vie de chroniqueur judiciaire

 

«Le tirage du quotidien subit une réduction. On coupa dans ses honoraires. On lui conseilla de chercher une possibilité de publication supplémentaire pour ses textes. Il repoussa les démarches à plus tard, continua à se rendre scrupuleusement tous les mardis et les jeudis au tribunal, s’asseyait sur une chaise dans l’une des salles, tirait son carnet de la poche intérieure de son veston et retranscrivait en mots clé ce qu’il entendait. Le reste de la semaine, il le passait à résumer ces cas dans son bureau et à leur donner une forme compréhensible et distrayante. Il peaufinait ses comptes-rendus jusqu’à ce qu’ils aient la brièveté exigée. Il y avait longtemps qu’il sentait quand le moment du point final était venu.

Avec le temps, il ne regarda plus sur le tableau d’affichage quels cas étaient jugés où. Il s’installait simplement là où il y avait le plus de place. Car il avait découvert que les cas spectaculaires l’ennuyaient plus rapidement que les cas banals. Il développa pour ainsi dire une aversion pour tout ce qui sortait de l’ordinaire. Cela lui paraissait trop évident. Ce qui était normal lui paraissait autrement plus compliqué et intéressant.»

 

 

«Les crimes passionnels qui avaient été commis par jalousie le bouleversaient. Les simples conflits de voisinage le fascinaient. Un jour, il y avait sur le banc des accusés un Libyen qui avait brisé d’un coup de poing la mâchoire d’un ami et collègue de travail allemand. Le Libyen refusa d’indiquer le motif de son acte. La juge tenta de le raisonner et lui expliqua qu’elle serait contrainte de le punir plus sévèrement s’il ne montrait aucune trace de repentir et n’expliquait pas au moins dans les grandes lignes pourquoi il avait frappé si fort. Finalement, le Libyen fit en baragouinant une déposition selon laquelle il avait sans cesse exhorté son ami à ne pas bavarder autant. Il ajouta qu’il était écrit dans le Coran qu’Allah nous avait donné deux oreilles, mais qu’une seule langue, parce qu’il était d’avis que nous devions écouter avant tout et ne parler que quand nous avions vraiment quelque chose à dire. Il était écrit : Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi.

Il n’en dit pas davantage.

L’homme aux deux yeux en resta bouche bée. Il rentra chez lui et à partir de ce jour-là, il eut toutes les peines du monde à prononcer plus de deux ou trois phrases à la suite. Il regardait autour de lui, écoutait autour de lui, et devint de plus en plus silencieux. Après quelques semaines, il ne dit plus que oui, oui, non, non. Et comme la femme qui vivait avec lui préférait elle aussi se taire, un silence céleste s’installa dans leurs quatre murs.»