parution septembre 2015
ISBN 978-2-88182-953-6
nb de pages 160
format du livre 140 x 210 mm

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Arthur Brügger

L'Oeil de l'espadon

résumé

A 24 ans, Charlie est apprenti-poissonnier au Grand Magasin. Son quotidien a l’aspect moiré des écailles: découpage, évidage, emballage et autres savantes manipulations de la marchandise, nettoyage méticuleux des tables de travail, et puis visites au grand frigo et à la gigantesque poubelle, café et cigarette des pauses avec ses collègues, enfin les clients, les anonymes et les habitués, les affreux et les charmants. Mais Charlie ne veut plus de l’image que lui renvoient Natacha, son patron et les clients : celle d’un gentil, tellement gentil jeune homme. De son côté Emile, grand idéaliste, se trouve confronté, grâce à Charlie, à une réalité plus subtile qu’il ne la voudrait. Non, tous les employés du Grand Magasin ne sont pas des imbéciles englués dans la routine.

Un premier roman qui a la simplicité d’une fable et l’intelligente précision d’un bon documentaire.

biographie

Arthur Brügger vit et travaille à Lausanne. Diplômé de l’institut littéraire suisse, il est parmi les lauréats du Prix du Jeune Ecrivain 2012, pour sa nouvelle Trompe-l’œil, parue en recueil chez Buchet-Chastel (Prix du Jeune Lecteur). Il publie divers textes dans des revues, recueils et anthologies. Son premier récit, Ciao Letizia, paraît aux éditions Encre fraîche à Genève (printemps 2012). Il est membre, depuis sa création, du collectif AJAR, avec lequel il écrit et performe en Suisse et à l’étranger. Il anime également des ateliers d’écriture dans le cadre de C-FAL (Genève) et auprès des jeunes de Passerelle culturelle, programme de formation-pilote pour des jeunes issus de l’institution de Lavigny. Il partage son temps entre l’écriture, la musique (pianiste dans un groupe indépendant, Brachoï) et un poste à mi-temps au Musée de l’Elysée en tant que coordinateur éditorial.

 

Viceversa Littérature

« (…) La charge [le regard sur le monde de la grande distribution] est évidente, mais la légèreté de son traitement fait ressortir, sans moralisme, le cynisme monstrueux d'un système dont le seul objectif est de faire de l'argent. (…)

Le projet romanesque prend une dimension sociologique. On y lit la violence symbolique que subissent ces employés qui, malgré tout, restent ici tant qu'on ne les met pas à la porte et qui, pour ce faire, acceptent de ne pas se rebeller contre l'absurdité du système. (…)

Aussi, ce roman est moins un roman d'apprentissage qu'une tragédie sociale. Certes, il n'y a pas de mort à la fin, si ce n'est celle des illusions de Charlie. Certes, le ton est volontairement léger. Mais nous assistons tout de même à l'asservissement inexorable de ce Candide, et la manière dont l'auteur articule cette chute avec l'éveil de sa conscience est remarquable. Elle laisse un goût amer que la chair de l'espadon, même revenue aux petits oignons, ne saurait apaiser. »

Marianne Brun

Vertigo

"Vous ne conaissez pas son nom, mais ça va arriver. C'est un tout jeune dans la littérature romande et à mon avis, il aura la vie longue !"

Arthur Brügger était l'invité de Vertigo sur la Première lundi 14 septembre pour parler de L'Œil de l'espadon.

Réécoutez l'émission ici

RTS

Arthur Brügger était l'invité du 12:45 sur la RTS un pour parler de l'Œil de l'espadon.

Léman bleu

Arthur Brügger était l'invité du journal de la culture sur Léman bleu pour parler de L'Œil de l'espadon.

D'une berge à l'autre

"Un texte qui tient presque de la fable. Ni glorification ni condamnation de la grande distribution, la vision en apparence naïve de Charlie, ses mots simples ont une portée bien plus efficace que n’importe quel discours militant. Et Charlie le vrai gentil ne vous fera plus jamais regarder les employés de supermarché du même œil."

Retrouvez l'intégralité de l'article ici

Le Courrier

Prêts pour une immersion sensible dans les coulisses de la grande distribution, sur les traces d’un jeune apprenti-poissonnier? Charlie, 24 ans, découvre les lois du Grand Magasin où il écaille, découpe, lave à grande eau, évide et emballe les fruits de la mer. Personnage à la naïveté attachante, il aime son métier et son chef de rayon, qu’il imagine pêcheur en Italie dans une autre vie. Il travaille d’arrache-pied, sa vie entière se déroulant dans les étages de la grande surface aux règles impitoyables. Il y a la jolie Natacha dont il tombe amoureux, les pauses à la cafétéria, les discussions avec les collègues, le défilé des clients, habitués ou non, re­vêches ou sympathiques... et Emile. Un employé pas comme les autres, qui travaille de nuit dans les sous-sols, là où se trouvent les gigantesques poubelles du magasin. Leur rencontre bouleversera le jeune Charlie.
Premier roman du Genevois Arthur Brügger, L’œil de l’espadon se présente à la fois comme un huis clos dans un univers à part et comme un reportage littéraire très documenté sur ses dessous peu reluisants. La moitié de ce qu’on produit finit aux ordures avant d’avoir été consommé, dénonce Emile. A son contact, Charlie découvre le scandale du gaspillage alimentaire, et la littérature. Il réalise aussi qu’il est ce garçon trop gentil que personne ne prend au sérieux. Confronté à l’ingénuité du jeune homme et à son amour sincère pour ce qu’il fait, Emile, lui, remettra en question ses certitudes.
La force du récit, et sa poésie, résident pour beaucoup dans sa tonalité: c’est la voix de Charlie qui nous porte, une voix entière, maladroite, pleine encore des rêves de l’enfance, de ses joies et de ses tristesses. Et c’est à travers son regard can­dide que surgit le monde cynique des grandes surfaces, dans un contraste gé­nérateur d’une tension féconde. Au final, et loin de tout manichéisme, la révolte de Charlie et d’Emile face au rouleau compresseur de la grande distribution s’avère aussi poétique que politique.
Diplômé de l’Institut littéraire suisse de Bienne et membre de l’AJAR, collectif de jeunes auteurs romands, Arthur Brüg­ger s’était déjà fait connaître pour Ciao Letizia (Ed. Encre fraîche, 2012) qui retraçait la vie de sa grand-mère, de l’Italie du Nord à la Chaux-de-Fonds. Son premier roman confirme une plume prometteuse.

Anne Pitteloud, Le Courrier

Livres Hebdo

Charlie et la poissonnerie

« La vie d’un jeune apprenti poissonnier dans une grande surface. Le premier roman du Suisse Arthur Brügger.

Vider un poisson, lever des filets, enlever les écailles "en frottant dur le poisson avec l’appareil en forme de cœur", couper la tête d’un espadon… Tel est le quotidien de Charlie, apprenti poissonnier au "Grand Magasin", l’attendrissant narrateur du premier roman d’Arthur Brügger, un jeune Suisse né en 1991, distingué par le prix du Jeune Ecrivain 2012 pour une nouvelle parue dans un recueil collectif chez Buchet-Chastel.

Charlie a le souci de bien faire. Son chef, Monsieur Giordino, dont les « yeux sont clairs, bleus et brillants, un peu injectés de sang comme ceux des rougets grondins », est content de lui. Tout le monde le trouve « gentil ». Surtout Natacha, de la fromagerie, une fille trop belle pour lui, à qui le garçon ne sait comment exprimer son attirance. Lui qui ne dit à personne qu’il n’a jamais eu d’amoureuse, à 24 ans. Gentil ? Un défaut, pressent-il. « C’est drôle comme les gens croient que la gentillesse c’est de l’idiotie. »

Et puis arrive un nouvel employé, Emile, embauché « au zéro », le niveau des poubelles où est jetée la marchandise périmée que les employés n’ont pas le droit de récupérer. Un intolérable gaspillage à dénoncer pour Emile qui observe ce monde auquel il n’appartient pas. Il lit dès qu’il a un moment, récite des poèmes d’Herberto Hélder, se laisse enfermer parfois la nuit dans son local sans fenêtre où Charlie le retrouve les mercredis soirs après la fermeture, pour poursuivre leur conversation à la lampe de poche, méditant sur cette fameuse gentillesse, la façon de nettoyer les sols, les histoires de clients, les souvenirs d’enfance de Charlie à l’orphelinat.

Après l’avoir observé à travers le regard innocent et sans surplomb mais en même temps méticuleusement documenté de Charlie, vous ne pourrez plus voir le rayon poissonnerie de votre supermarché avec les mêmes yeux. »

Véronique Rossignol

Encres Vagabondes

« (…) Le charme de ce récit repose sur l'art de la proximité et de la confrontation. Proximité du lecteur avec Charlie et Émile mais aussi avec tous les personnages croqués ici, même brièvement, avec bienveillance et respect. Confrontation, au-delà de l'opposition culturelle entre les deux amis qui soutient le roman, entre cette générosité populaire du quotidien et la violence de la machine "grand magasin" à l’œuvre, comme métaphore de notre société tout entière.

L'ensemble, style, personnage, scénario, est d'une simplicité, presque une naïveté, à la fois rafraîchissante et troublante. Cette fable aux accents réalistes, avec un équilibre périlleux mais jamais perdu, alterne la dénonciation obstinée  des dysfonctionnements sociétaux et une véritable ode à l'humain et à la vie.

Il sait aussi se faire pictural, et certaines descriptions des étalages ou des vendeurs dégagent une telle couleur et une telle force qu'ils imprègnent littéralement notre imaginaire.

Un premier roman très réussi, intelligent et séduisant, qui fera sans doute partie des bonnes surprises de cette rentrée. » Dominique Baillon-Lalande

Le Temps

« (…) Le charme de son récit réside dans l’œil de Charlie, dans le regard neuf, ouvert, curieux qu’il porte sur ce et ceux qui l’entourent. Timide, sans expérience, il est cependant un observateur enthousiaste, bienveillant, gentil – trop gentil, évidemment. Pour grandir, Charlie devra accepter de lâcher son poste d’observation, de s’engouffrer dans l’action, quitte à se brûler un peu.L’écriture d’Arthur Brügger est taillée sur mesure pour son personnage. Elle épouse sa naïveté, joue de ses étonnements, pose les phrases en toute simplicité: sujet, verbe, complément. En ressort une fable limpide, comme lavée de toute scorie. S’en dégage aussi un univers prometteur, propre à ce jeune écrivain romand, qui parvient à décrire avec une précision réjouissante le fonctionnement de la grande distribution, sans sacrifier la forme au fond. » Eléonore Sulzer

24 heures

« (…) Très rafraîchissant ce style narratif tissé de phrases courtes, conjuguées au présent et qui s’enchainent avec un réalisme désarmant de candeur. (…) » Gilbert Salem

Grange aux livres

Vous ne pourrez plus passer devant le rayon poisson sans sourire et penser à Charlie. Un bon moment, un bon livre, ne le manquez pas !

Librairie de la Grange, La Chaux sur Cossonay

Payot Cornavin

Excellent premier roman ! A découvrir !

Catherine Grivel, Payot Cornavin

Arthaud

Un livre décalé, très bien écrit : c'est rare d'avoir l'intelligence d'aussi bien parler de ce monde du travail.

Claire, Librairie Arthaud, Grenoble

Arbre à lettres Bastille

Bienvenue au supermarché, un petit univers où toutes les vies, aussi bien celles des clients que des employés, se rencontrent, s’affrontent et se rejoignent…

L’Arbre à lettres Bastille

Payot Nyon

Charlie est orphelin. Charlie a 24 ans. Charlie travaille au Grand Magasin. Il est apprenti poissonnier. Avec ses mots, avec son coeur de grand timide, de grand naïf, il nous raconte son quotidien d’employé du rayon alimentaire. Il y fait la connaissance du mystérieux Emile, engagé pour évacuer les déchets et les invendus de l’entreprise. Et Charlie alors de se poser des questions… On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour ce modeste héros qui cherche à devenir adulte. Un roman tendre, et frais comme une tranche de poisson !

Stéphanie Roch, Payot Nyon

Atout livre

Charlie est apprenti poissonnier au Grand Magasin. Il lève des filets, relève le défi de la Semaine de l’espadon, entasse les caisses, passe le jet d’eau. Il s’applique. Il est doux et naïf, Charlie. Il rougit quand il voit Natacha affairée dans le rayon Fromage d’à côté et n’ose lui parler. Emile, lui, s’occupe des déchets au sous-sol du supermarché, lit de la poésie et à un projet artistique secret ...

L'Oeil de l'espadon est un très délicat premier roman traversé par la candeur et la rage de la jeunesse et ponctué de « natures vivantes » de victuailles qui font honneur à Zola !

Nathalène, Atout-Livre, Paris

Russe

Éditeur: Albus Corvus
Année: 2020

Allemand

Titre: Das Lächeln des Schwertfischs

Éditeur: Piper Verlag
Année: 2015

Carnets ferroviaires. Nouvelles transeuropéennes

Que ce soit de Lausanne à Paris, de Vienne à Genève ou de Glasgow à Londres, chacun des treize auteurs de ce recueil situe son histoire à bord d’un train qui parcourt l’Europe. À l’occasion d’un long trajet en chemin de fer, l’une se souvient de son voyage dix ans plus tôt, elle traque la différence entre son être d’hier et d’aujourd’hui. Un autre se remémore la géniale arnaque dont il a été l’auteur, un troisième retrace l’incroyable hold-up ferroviaire du South West Gang dans l’Angleterre de 1963.

Ces nouvelles donnent une vue d’ensemble inédite sur la manière de concevoir l’Europe comme espace physique et symbolique. Les auteurs étant de générations très diverses, le lecteur appréciera les différentes manières d’appréhender notre monde proche et de s’y situer.

Nouvelles de Aude Seigne, Blaise Hofmann, Anne-Sophie Subilia, Gemma Salem, Bruno Pellegrino, Arthur Brügger, Daniel Vuataz, Marie Gaulis, Fanny Wobmann, Catherine Lovey, Julie Guinand, Guy Poitry, Yves Rosset.

Préface de Daniel Maggetti, postface de François Cherix

L'Oeil de l'espadon: extrait

 J’ai enfin lu Le vieil homme et la mer. Je l’ai lu presque d’une seule traite, sans m’arrêter. J’y ai passé toute la nuit et aujourd’hui j’ai les yeux qui boudinent comme ceux de monsieur Giordino. C’est drôle, ça me serait jamais venu à l’esprit de passer une nuit à lire un livre. En fait ça m’a rappelé les histoires que monsieur Victor nous lisait quand on était petit. J’aimais comme il les racontait, il y mettait le ton. Et c’est vrai qu’en lisant c’est sa voix que j’entendais. Ça m’a fait du bien parce que dans la vie de tous les jours, monsieur Victor, je n’arrive plus vraiment à l’entendre, sa voix.

Maintenant c’est toutes les semaines la semaine de l’espadon, ça marche du tonnerre. Quand je vois arriver celui du jour, je peux pas m’empêcher de me demander si c’est celui qu’a vaincu le vieil homme sur son petit bateau. Et aussi, comment il a fait pour manger de la dorade crue, beurk, quand je les étripe moi ça me dirait rien qui vaille.

Je pense tout le temps au vieil homme et à Manolin, et qu’il doit être triste, le pauvre, d’avoir perdu son Santiago. Joe DiMaggio devrait venir à l’enterrement si c’est un homme, je veux dire, il a beau être champion de base-ball mais quand même. Bref j’ai l’esprit ailleurs en découpant les tranches de thon rouge en voie de disparition ou même en servant les clients et en leur demandant avec un sourire que parfois je dois un peu forcer : « autre chose ? », avant de leur souhaiter une bonne journée et de les remercier d’avoir fait gagner de l’argent au rayon en achetant du poisson frais mais pas trop parce que quand même il y a le transport.

Toute la journée j’ai des images qui me viennent, une surtout, mon premier souvenir je crois. Ça se passe à l’orphelinat avec monsieur Victor et madame Clothilde. Madame Clothilde, qui s’occupait de la cantine, elle était autoritaire mais dans le fond je l’aimais bien. Avant de partir de l’orphelinat j’ai travaillé pour elle, pour l’aider à faire les repas et je crois que ça m’a un peu aidé dans mon CV pour avoir le travail ici au Grand Magasin. Ils ont vu que j’aimais travailler avec les produits frais et que je savais pas trop mal m’y prendre.

J’allais souvent à la pêche avec monsieur Victor. Alors les poissons je connaissais, mais surtout les poissons d’eau douce, c’est vrai que des dorades, des rougets ou des turbos on a pas trop l’occasion d’en voir dans les étangs au bout de la ville. Et c’était à chaque fois de très belles journées. Manger le soir la nourriture qu’on a passé la journée à chercher nous-mêmes, c’est pas la même chose que d’acheter ça au Grand Magasin. En plus le poisson je suis sûr qu’il est meilleur, je peux pas le confirmer parce que les truites qu’on reçoit du lac de la ville d’à côté par exemple je les ai jamais goûtées.

 Une fois j’ai hésité à en acheter, les truites c’est pas si cher, mais je sais pas, les cuire à la poêle tout seul chez moi me dit rien qui vaille, je préfère me souvenir de l’été au bord des étangs et l’odeur du poisson grillé sur le barbecue, ma peau toute couverte d’eau séchée, un peu terreuse. J’aimais bien gratter mes bras, mes jambes, cette pellicule qui se forme après la baignade, j’aimais aussi toujours mieux décortiquer le poisson que de le manger.

Mais comme d’habitude je fais des détours et je finis pas ce que je voulais dire. Je racontais mon premier souvenir d’enfance, à la cantine. J’avais volé une barre de chocolat – je devais avoir quatre ou cinq ans – et monsieur Victor m’avait pris sur le fait et il m’avait tiré par la peau des fesses comme on dit, avec madame Clothilde, et je me souviens de leurs regards durs et accusateurs posés sur moi. L’envie d’être ailleurs, de s’enfoncer sous terre de honte. Alors bon j’avais été puni, pas de dessert pendant deux semaines c’était pas si grave en y repensant, mais sur le coup deux semaines j’avais l’impression que c’était pour la vie, et puis du dessert, quand même. La barre de chocolat n’en valait pas la peine, en tout cas ça m’a appris que le vol, c’est mal. D’ailleurs monsieur Victor a dit exactement ces mots-là je crois, sur un ton très calme et même pas en criant et c’était presque pire justement.

Pendant que je rêvasse en coupant l’espadon, je me rends compte que j’ai mis du sang partout par terre et que j’ai complètement raté la dernière tranche que je peux donc jeter. Je culpabilise pour Santiago. Et évidemment le grand patron en cravate passe par là et me dit bonjour. En relevant le col de sa chemise il ajoute que quand même, je pourrais faire un peu attention. Il me dit de nettoyer tout ça. Je regarde l’œil de l’espadon qui a l’air de se moquer de moi, et je lui marmonne de me ficher la paix, lui, d’abord.

C’est ma deuxième fin de journée en solitaire cette semaine, monsieur Giordino est en vacances. Ce soir il n’y a pas de clients, et il n’y a rien de pire que d’être là et de compter les secondes quand il n’y a pas de clients. Je me sens observé de tous les côtés comme accusé de ne rien faire mais en même temps je vais pas faire semblant, hein, à part renettoyer encore une fois tous les recoins de la poissonnerie qui seront de nouveau sales le lendemain et que j’en peux plus de renettoyer... J’aimerais m’asseoir, mais à la poissonnerie, il y a pas de chaises. J’en espère presque qu’un client va arriver pour me demander douze dorades à préparer, histoire que je m’amuse un peu. Ça paraîtra peut-être un peu bizarre à dire mais dans le fond c’est pas le pire de vider les poissons, en fait c’est même assez rigolo. Je veux dire, bien sûr c’est violent de vider un animal mort de ses tripes. Mais j’y vois comme quelque chose de noble, je sais pas, ça me rend un peu fier je crois, peut-être parce que c’est pas donné à tout le monde.

J’attends avec impatience la fin de journée surtout qu’on est mercredi. C’est devenu une habitude, aller voir Emile, chaque semaine le mercredi. Chaque semaine je me réjouis de ce moment, j’ai l’impression que je fais un peu quelque chose d’interdit.

Aujourd’hui je suis particulièrement impatient parce que j’ai envie de lui dire, à Emile, que j’ai lu son livre. Comme je suis tout seul, Natacha au rayon d’à côté se propose de m’aider pour le rangement. Mais je comprends vite que c’est encore plus long avec elle, même si j’ose pas lui dire. C’est que je dois tout lui expliquer où va quoi et comment et dans quel ordre dans les boîtes de sagex qui vont aller au frigo, alors du coup on est pas beaucoup plus efficace mais tant pis on s’amuse bien. Elle a mis les gants en latex et elle a envie de prendre les gros saumons entiers alors je la laisse faire. On rigole quand elle essaie de lui ouvrir la bouche et puis dedans on trouve une petite sardine, sûrement celle de l’hameçon qui l’a attrapé, comme quoi même chez les poissons la gourmandise est un vilain défaut.

Et c’est vrai ça m’arrive souvent de trouver des petits poissons dans les gros poissons en les vidant. Dans un calamar que j’ai vidé aujourd’hui il y avait un mini chinchard. L’os du calamar on dirait du plastique. D’ailleurs quand Natacha a pris les calamars du bout des doigts elle a fait une drôle de tête. Avec le poulpe elle a carrément fait semblant de me l’envoyer à la figure, j’ai poussé un cri aigu, et j’ai un peu rougi. Natacha reste belle même avec des gants en plastique, les cheveux attachés, un tablier sale et un poulpe dans chaque main. Elle est peut-être même encore plus belle, là, juste à cet instant où elle me regarde avec son sourire jusqu’aux oreilles. C’est vrai que son sourire, je l’épie à chaque fois depuis mon rayon, je la vois sourire aux clients, mais là c’est différent, là j’ai l’impression qu’elle est contente pour de vrai. On a un peu traîné et les lumières principales s’éteignent déjà à notre étage. Il est vraiment temps de finir surtout qu’il faut encore ramener tout ça au frigo et puis noter la température, et puis replacer les bacs à glace comme il faut et puis vider l’eau dans les conduits au sol.

Je me dépêche, je remercie Natacha pour son aide, elle va timbrer et elle part du magasin après avoir pris un petit gâteau au self service de la boulangerie qu’elle grignote sur le chemin de l’ascenseur. Je suis le dernier à faire valider son badge. A côté de la timbreuse il y a Emile qui m’attend.

-  Je me demandais si tu allais venir, il me dit.

Alors je lui explique que c’était plus long que prévu aujourd’hui parce que le chef est en vacances. Il me dit que c’est pas grave, on marche jusqu’aux coulisses du Grand Magasin pour se rendre au zéro, mais en passant se changer cette fois, parce que bon. En marchant il me demande qui est cette fille qui m’aidait. On dirait qu’il a tout compris que j’ai un peu un faible pour elle.

-  J’ai jamais été doué avec les filles, il me dit.

Alors là s’il savait, c’est le moins qu’on puisse dire en ce qui me concerne. Pas doué avec les filles c’est carrément un euphémisme. Quand je dis ça il me regarde d’un drôle d’air, et oui je sais ce que c’est un euphémisme d’abord, il devrait pas me prendre pour un idiot. C’est monsieur Victor qui m’a appris ce que c’est, il me disait toujours qu’on dit aux nouveaux arrivés que leurs parents sont partis, et que ça c’est un euphémisme. Alors bon pour en revenir à Natacha je pourrais l’inviter à boire un café mais comme on dit c’est plus facile à dire qu’à faire. C’est que je suis pas le genre de type avec qui elle sort même si on est amis et qu’elle me raconte plein de choses. Peut-être qu’elle m’évitera si je lui dis ce que je ressens. Elle me dit toujours que je suis un type gentil, mais elle voit pas toutes mes arrière-pensées, elle voit pas mes pensées pas propres. Je la vois, déçue, me dire, « Charlie, t’es comme les autres. » Natacha, elle me dit que les filles, elles aiment les types gentils. Mais moi je pense qu’elles ne tombent amoureuses que des salauds.

-  Pourquoi tu dis ça ?

Parce que c’est comme ça, y a qu’à voir puisque des copains elles les changent comme ses robes, ou presque, même si je l’ai jamais vue avec des robes, enfin c’est une façon de parler. C’est comme ça, la gentillesse ça a jamais plu à personne.

-  C’est quoi, pour toi, la gentillesse ?

Comme si je savais répondre à une question pareille ! Bon, je lui dis qu’être gentil c’est peut-être simplement être trop naïf ou trop bête. Il me regarde un moment sans rien dire et puis :

-  Dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez.

Je suis sûr que c’est pas de lui.

-  Non, c’est Marivaux.

En attendant, il a beau emprunter les jolis mots des autres, on sait toujours pas ce que c’est, être gentil. Et moi parfois j’aimerais l’être un peu moins, pour pouvoir la séduire, Natacha. Parce que c’est pas les paroles empruntés à je-ne-sais-quel barbu philosophe ou écrivain qui m’amènera où que ce soit.

-  Et pourquoi pas ? Tu pourrais lui écrire de la poésie. Ou lui en lire.

Il vit vraiment dans un drôle de monde, y a pas de doute, mais il me fait rire, Emile. Il me tend un livre, sur la couverture c’est écrit Ghérasim Luca. Il m’en avait lu un extrait.

- A la fin il y a un poème qui s’appelle « prendre corps ». C’est mon poème préféré. Et ça parle d’amour.

Le livre s’appelle Héros-limite. C’est drôle, comme si lui, le Batman du Grand Magasin, me donnait le livre qui marque la limite de ses super-pouvoirs : donner des conseils au petit apprenti poissonnier que je suis. Je refuse poliment. Le vieil homme et la mer restera mon livre préféré. Je suis pas prêt à en ouvrir un autre pour le moment.